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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

je m’étais pro­mis d’évo­quer, dans la der­nière peut­être, le cas d’un vo­cable dont l’usage est en ex­pan­sion et que j’ai­me­rais par­fois pros­crire du dic­tion­naire : .Et sou­dain, cruelle ac­tua­li­té de mon su­jet, on m’a pré­ve­nue de la mort ac­ci­den­telle de mon amie plus que chère, Anne Du­four­man­telle, phi­lo­sophe, psy­cha­na­lyste et re­mar­quable es­sayiste. Évé­ne­ment si­dé­rant, dé­pour­vu de sens, cette femme d’une bien­veillance sans bornes, d’une in­tel­li­gence hors pair, d’une beau­té éton­nante, cette femme so­laire et gé­né­reuse dont la pen­sée, orien­tée vers la joie et le dé­sir, sa­vait dé­jouer tous les confor­mismes in­tel­lec­tuels, cette femme est morte, créant une béance dé­chi­rante dans le monde.

de cher­cher la beau­té, la conni­vence, la poé­sie : tous ceux qui l’ont fré­quen­tée savent que c’était une consi­dé­rable. Par la mort, cette pré­sence s’ef­face et le monde pour nous va­cille lé­gè­re­ment, comme pri­vé d’un pi­lier. J’avais tant de choses à par­ta­ger avec elle, je comp­tais vieillir à ses cô­tés. Pure ma­ni­fes­ta­tion de l’ab­sur­di­té, par­fois, des cir­cons­tances : elle est morte. C’est in­to­lé­rable. Alors, plus que ja­mais, je dé­teste ces mots,

eu­phé­mismes par les­quels nos contem­po­rains mettent pro­gres­si­ve­ment à dis­tance la mort et l’ef­froi qui lui est at­ta­ché. Mort au bout de la vie ou mort ac­ci­den­telle, si au­cune n’est fa­cile, c’est pour­tant notre condi­tion, et elle ne cesse de nous don­ner à pen­ser. Les hommes pour­suivent cette ré­flexion de­puis l’ori­gine de la phi­lo­so­phie et des re­li­gions, de So­crate à Jean Claude Amei­sen, pas­sant par Mon­taigne ou Scho­pen­hauer. Notre condi­tion, celle du vi­vant tout en­tier, est d’être mor­tel : pas

Ça fait peur, il faut vivre avec ce sa­voir (ce scan­dale ?), il faut donc pen­ser com­ment me­ner son exis­tence en sa­chant cette fin iné­luc­table – hié­rar­chi­ser les dé­si­rs, cher­cher l’in­ten­si­té pour ne pas dé­mé­ri­ter de l’aven­ture hu­maine, ou au contraire choi­sir la len­teur pour jouir de l’ici et main­te­nant…

où le mot et son verbe, ont un lé­gi­time usage : à la morgue, chez le mé­de­cin lé­giste, et à l’état ci­vil, sur les do­cu­ments où sont consi­gnés le dé­but et la fin de notre exis­tence so­ciale. Mais dans le sub­stan­tif et le verbe il y a beau­coup plus que l’évé­ne­ment concret et sin­gu­lier d’une mort in­di­vi­duelle : il y a la condi­tion hu­maine, avec l’énor­mi­té de ce fait et de ce sa­voir qui nous in­citent à vivre en conscience, il y a la phi­lo­so­phie, la po­li­tique, les re­li­gions et les arts. On vit et on meurt. Mais que fait­on avant de dé­cé­der ? On vi­vote, à coup sûr. Pe­ti­tesse du qui nous ré­duit à être les pas­sa­gers d’une so­cié­té, les élé­ments d’une sta­tis­tique. Gran­deur de la qui dé­signe ce qui nous re­lie et nous oblige. Le mot

té­moigne de ce pro­ces­sus d’eu­phé­mi­sa­tion qui cor­res­pond à une ten­dance que les an­thro­po­logues ont qua­li­fiée de « dé­ni de la mort » : de­puis tou­jours ob­jet d’une at­ten­tion qui ca­rac­té­rise l’hu­ma­ni­té même, la mort est de­ve­nue ce­lui d’un re­jet et d’un im­pen­sé. Du reste, au­jourd’hui l’in­di­vi­dua­lisme ex­trême laisse sou­vent cha­cun seul face à ses morts, et même loin d’eux, puis­qu’ils sont la plu­part du temps pris en charge par un hô­pi­tal. Loin des yeux loin de la peur ?

on trouve : Mais ma tendre Anne, mon père, ma grand­mère, qui étaient vi­vants, qui riaient, qui me par­laient, ils ne sont pas dé­cé­dés, même pas ils sont morts, oui, la mort les a pris, à moi, à nous – et tourne la no­ria qui nous pousse et nous verse, et nous com­mande de vivre plei­ne­ment.

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