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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

il reste en­core un peu de temps avant d’être hap­pés par le rythme de la ren­trée. Même ceux qui ne sont pas ou plus en va­cances goûtent ce temps alen­ti de l’été, quand les villes sont dé­ser­tées, les gestes plus lents, l’air plus doux – par­fois brû­lant. En­suite, ce se­ra à nou­veau la pré­ci­pi­ta­tion, les yeux fixés sur le che­min à par­cou­rir, les tâches à ac­com­plir. Et une grande sa­gesse se­ra né­ces­saire pour gar­der la dis­po­ni­bi­li­té d’es­prit qui per­met d’être pré­sent à l’ici et main­te­nant. Ici, on voit à peu près ce que ça veut dire : dans le lieu, dans ce qui nous en­toure, les pieds sur la terre. Main­te­nant… plus com­pli­qué, main­te­nant file, je l’ai à peine nom­mé qu’il est dé­jà pas­sé et rem­pla­cé par un nou­veau main­te­nant. Il n’em­pêche : il me semble qu’il fau­drait tou­jours réus­sir à main­te­nir un juste équi­libre entre le dé­sir qui nous pousse vers l’avant, nous fait an­ti­ci­per, bâ­tir des pro­jets, les réa­li­ser, et la pré­sence au lieu et à l’ins­tant qui ouvre la pos­si­bi­li­té de la joie.

Je suis as­sise dans un pe­tit jar­din de grand­mère, à ma droite un ce­ri­sier (sans plus de fruits), des mar­gue­rites jaunes et des ané­mones du Ja­pon – les as­ters re­tiennent en­core leur souffle –, à gauche un po­ta­ger. Au fond du jar­din, der­rière les fils à linge où pendent des che­mises ir­ra­diées par la lu­mière, une ou­ver­ture dans la haie per­met à la vue de se por­ter très loin, vers des arbres et des col­lines douces que sur­plombe un ciel mé­lo­dra­ma­tique (la me­nace de l’orage). Ce pay­sage mo­deste, qui res­semble à tant d’autres en France, m’émer­veille pour­tant.

– c’est fa­cile et qua­si in­évi­table – mais pour voir vrai­ment la lu­mière qui tra­verse le linge blanc sus­pen­du, le tronc ver­nis­sé du vieux ce­ri­sier, un oi­seau qui nous ob­serve, les nuages fan­tasques, pour voir ces ob­jets humbles et s’en ré­jouir, il faut une dis­po­si­tion d’es­prit par­ti­cu­lière. Len­teur, ras­sem­ble­ment en soi, dis­po­ni­bi­li­té – et donc re­la­tive paix in­té­rieure, car le mal­heur, nous en­fer­mant en nous­mêmes, nous em­pêche la plu­part du temps d’avoir la ré­cep­ti­vi­té né­ces­saire à l’émer­veille­ment.

comme d’une naï­ve­té, ou d’un manque de lu­ci­di­té. Crainte qu’on les prenne pour les ra­vis de la crèche ou qu’on les ac­cuse de ne pas voir la mi­sère du temps pré­sent… Il ne s’agit pour­tant pas de pas­ser sa vie dans la béa­ti­tude – com­ment se­rait­ce pos­sible ? – mais d’être ca­pable, de temps en temps, d’ac­cé­der à une pré­sence poé­tique au monde. Et plus que « pré­sence », je pré­fère le terme de sur­pré­ sence qui per­met de mieux qua­li­fier notre état in­té­rieur. Je m’ex­plique. Ha­bi­tuel­le­ment nous sommes pré­sents au monde, mais comme né­gli­gem­ment. Nous tra­ver­sons les lieux, croi­sons les êtres sans les voir vrai­ment, notre re­gard ba­laie la sur­face du monde.

nous sommes en­tiè­re­ment vi­gi­lants et le monde, ré­pon­dant au re­gard concen­tré de l’ob­ser­va­teur, ap­pa­raît dans son dé­tail. Alors tout, jus­qu’au chant d’un oi­seau loin­tain, une lu­mière do­rée sur l’ave­nue, un rire der­rière une fe­nêtre mi­close, de­vient source d’émer­veille­ment. Beau­té mo­deste, à la por­tée de chaque re­gard, émer­veillante si nous sa­vons nous faire voyants.

Alain écri­vait : « Il n’est pas dif­fi­cile d’être mal­heu­reux ou mé­con­tent ; il suf­fit de s’as­seoir, comme fait un prince qui at­tend qu’on l’amuse. » Je vois une très puis­sante force de ré­sis­tance au fa­na­tisme, aux ty­ran­nies de toutes sortes, dans la re­cherche d’un bon­heur simple, ici et main­te­nant : nos plus belles va­leurs dé­coulent de cette croyance dans le ca­rac­tère pré­cieux du pré­sent dans sa fu­ga­ci­té.

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