V

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - magdimanche -

vous vous avan­cez l’un vers l’autre. Lé­ger sou­rire. Vous ne vous connais­sez pas. Vos bras se lèvent dou­ce­ment et vous vous en­la­cez. Ta main gauche passe par­des­sus son épaule, tan­dis que sa main droite se pose sur ton dos. Vous en­trez dans l’abra­zo. Res­pi­ra­tion lente et pro­fonde. Quelques me­sures et ça y est, vous dan­sez un tan­go.

Il ré­vèle une forme de bien­veillance char­nelle qui, au­de­là de la sen­sua­li­té, in­dique confu­sé­ment une ma­nière d’ac­cueillir, une qua­li­té de re­la­tion – une hos­pi­ta­li­té. N’estce pas éton­nant : alors que dans la vie – hors l’étreinte amou­reuse –, vous main­te­nez avec soin, entre les corps, la dis­tance ap­prise au bi­be­ron de la culture, ici vous re­cher­chez l’ex­trême proxi­mi­té. C’est que vous al­lez in­ven­ter, en quatre fois trois mi­nutes, une oeuvre éphé­mère.

dif­fé­rents modes de la pré­sence – au monde, à soi, aux autres, des autres –, et j’ai­me­rais ter­mi­ner mon pe­tit cycle par le tan­go, cette « danse de la re­la­tion » (dis­je). D’abord, parce que ce­la vous in­ci­te­ra peu­têtre à al­ler dan­ser – belle ma­nière de re­prendre le col­lier tout en mé­na­geant des temps où l’on est cen­tré. En­suite pour ten­ter de com­prendre la pro­pa­ga­tion – une

et sou­vent en couple. Faire bou­ger en rythme et es­thé­ti­que­ment son corps est sans doute aus­si vieux que l’ho­mo sa­piens. Jus­qu’aux an­nées 1940­50 exis­taient les bals (du 14 juillet, po­pu­laires…), où les jeunes gens se ren­con­traient et, par­fois, se ma­riaient en­suite. Ces pra­tiques ont été rem­pla­cées, après les an­nées 1960, par les boîtes de nuit où l’on dan­sait sur­tout seul (le « jerk » !), ou par­fois le rock. Le tan­go cor­res­pond donc au re­tour en force d’une danse de couple qui est la plus com­plexe des danses non pro­fes­sion­nelles. Ce n’est qu’une marche pour­tant : mais qui s’ap­prend en plu­sieurs an­nées. Des an­nées ! ri­cane en nous l’exen­fant qui au bout d’un an ou deux pou­vait dé­jà gam­ba­der. C’est qu’il s’agit, pour une femme, d’al­ler en ar­rière (et sou­vent sur des ta­lons ai­guilles), et pour l’homme de gui­der les fi­gures et le dé­pla­ce­ment – consi­dé­rable res­pon­sa­bi­li­té. roir, l’en­chaî­ne­ment très na­tu­rel des fi­gures –, je croyais qu’ils s’étaient exer­cés et qu’ils réa­li­saient une cho­ré­gra­phie pré­con­çue. Quand j’ai dé­cou­vert qu’ils im­pro­vi­saient, j’en ai été éblouie. Quel de­gré d’écoute mu­tuelle, quelle in­tel­li­gence de l’autre sont né­ces­saires au tan­go ! Au­tant qu’aux dan­seuses in­diennes, dont Hen­ri Mi­chaux dit « des corps ha­bi­tés comme des fronts », il faut aux dan­seurs de tan­go une grande sub­ti­li­té. De l’ex­té­rieur, on ne de­vine pas les cent pe­tits signes par les­quels le dan­seur guide sa par­te­naire : pres­sions di­verses de la main, des bras, écarts va­riés du corps, mou­ve­ments des pieds per­çus – per­çus com­ment ? Im­pos­sible de dan­ser le tan­go sans une sai­sie mi­nu­tieuse des in­ten­tions de l’autre.

en re­la­tion at­ten­tion­née que le tan­go nous in­té­resse tant ? Et dans notre so­cié­té où la vir­tua­li­té en­chaîne cha­cun à la so­li­tude de son écran, cette re­con­quête de notre corp­ses­prit par la danse me pa­raît saine et lo­gique. Et la sen­sua­li­té ? Borges no­tait : « C’était au­tre­fois une dia­ble­rie or­giaque ; c’est au­jourd’hui une fa­çon de mar­cher. » Il y au­rait à dire. Une autre fois.

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