Une his­toire à dor­mir cou­ché

Pas­cal Di­bie a étu­dié la grande aven­ture du re­pos des hommes et des femmes

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième jour - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com Lire. Pas­cal Di­bie, Eth­no­lo­gie de la chambre à cou­cher, Ed Mé­tai­lié, 12 eu­ros.

Une pièce à part, un lit, une table de nuit, une ar­moire : la chambre à cou­cher a l’évi­dence des ha­bi­tudes. L’in­ti­mi­té est pour­tant une in­ven­tion somme toute ré­cente.

Les clé des songes et de la chambre à cou­cher n’ap­par­tiennent que de­puis peu au même trous­seau. Dans un monde long­temps d’ap­pa­rat et d’ap­pa­rences, l’in­ti­mi­té n’avait qu’à se rha­biller : « Alors que le som­meil est phy­sio­lo­gi­que­ment né­ces­saire à l’es­pèce hu­maine », rap­pelle l’eth­no­logue Pas­cal Di­bie (photo Phi­lippe Mat­sas ), « la plu­part des so­cié­tés s’en sont peu sou­ciées. La chambre a d’abord été un es­pace qua­si pu­blic où sei­gneur, va­lets et hôtes dor­maient dans des lits col­lec­tifs. Le ma­riage de rai­son était la norme. Les époux se voyaient peu. Cha­cun avait ses ap­par­te­ments où re­ce­voir sa propre cour et me­ner sa vie pri­vée à sa guise. Pour les nobles, la chambre n’était pas un es­pace conju­gal ni in­time. »

L’exemple ve­nait de haut avec un lit royal qui fai­sait office de trône ho­ri­zon­tal : « Le “lit de jus­tice”, à par­tir de Saint Louis, s’est im­po­sé comme le lieu où les dé­ci­sions étaient ren­dues. »

Quant à la classe mon­tante, elle se vou­lait plus qu’une pièce rap­por­tée : « Dès les XIVE et XVE siècles, la mai­son bour­geoise n’est dé­jà plus cet es­pace par­ta­gé par sou­ci de re­pré­sen­ta­tion ou par né­ces­si­té. Il s’agis­sait de se dis­tin­guer de l’aris­to­cra­tie et des mi­lieux po­pu­laires qui voient pa­ rents et en­fants se ser­rer dans le lit. Cette mai­son se ferme au re­gard des siens et des autres pour in­ven­ter une in­ti­mi­té qui per­met aux hommes de s’épan­cher, de pleu­rer, et aux femmes de lire et d’écrire, ac­ti­vi­tés long­temps pros­crites. »

Géo­gra­phie de la nuit

Cette in­ti­mi­té ex­té­rio­ri­sée a ac­cou­ché d’un in­té­rieur : « Avec le linge de nuit sont ap­pa­rues, dès le XIVE siècle, les ar­moires pour le ran­ger. Les lits sont de­ve­nus bas. Jusque­là très hauts, c’était des­sous de vé­ri­tables coffres forts qui abri­taient la for­tune du foyer, pa­tates pour les pay­sans, pa­rures et bro­carts pour les nobles. »

L’his­toire a aus­si en­fan­té une géo­gra­phie de la nuit. Si, chez les ca­tho­liques, le culte de la conju­ga­li­té passe par un som­meil par­ ta­gé, les pro­tes­tants, plus prag­ma­tiques, lui pré­fèrent un som­meil as­su­ré avec ma­te­las et couette sé­pa­rés. « L’époque où on ap­pre­nait à dor­mir sur le dos, mains à l’ex­té­rieur des draps pour ne pas tou­cher son corps, semble ré­vo­lue », sou­rit Pas­cal Di­bie. « Quant à dor­mir nu, sur le ventre et sous la couette, c’est d’abord une ha­bi­tude du Nord de l’eu­rope. De Metz au Caire, dans les pays plus tem­pé­rés, où la nu­di­té est moins na­tu­relle, draps et cou­ver­tures com­posent une li­te­rie en pe­lures d’oi­gnon. Le lin, le co­ton et la laine rem­placent la plume. De­puis, la ré­vo­lu­tion sué­doise por­tée par Ikéa a po­pu­la­ri­sé la couette. À une autre échelle, oreillers durs, qui se ré­sument par­fois à une bûche, et oreillers mous sé­parent le monde entre so­cié­tés à coiffe et à che­veux. »

De la couette à la natte, c’est une autre ré­vo­lu­tion qui bous­cule les ha­bi­tudes : « Le manque d’es­pace dans les grandes mé­tro­poles et le travail qui s’in­vite via l’or­di­na­teur dans le lit dé­cons­truisent la chambre tra­di­tion­nelle hé­ri­tée des ca­sernes et des cou­vents. L’es­pace dé­pouillé de la chambre tra­di­tion­nelle du Ja­pon sé­duit. La natte de chaume de riz qui se rou­lait a dé­sor­mais fait place à un re­vê­te­ment re­cou­vrant tout le sol. Un jeu de cloi­sons, là­bas in­fran­chis­sables car char­gées de sym­bo­lique, offre la mo­du­la­ri­té et l’in­ti­mi­té né­ces­saires. »

De­main ? En se glis­sant dans d’autres couches de la so­cié­té, le ta­ta­mi mar­que­ra peut­être le re­tour du py­ja­ma…

« La chambre a d’abord été un es­pace qua­si pu­blic » PAS­CAL DI­BIE Eth­no­logue

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