Les six fu­sillés « pour l’exemple » furent en réalité quatre

■ L’un a été abat­tu par la po­lice à Cha­ma­lières et l’autre a été tué par une sen­ti­nelle en ten­tant de fuir

La Montagne (Clermont-Limagne) - - Puy-de-dôme Actualité - Jean-Paul Gon­deau

Sur les plus de 825 sol­dats fu­sillés « pour l’exemple », on en compte six na­tifs du Puy-de-Dôme. Mais en réalité ils ne furent que quatre à pas­ser de­vant le pe­lo­ton d’exé­cu­tion. L’un fut abat­tu par la po­lice à Cha­ma­lières et l’autre fut tué par une sen­ti­nelle alors qu’il ten­tait de s’en­fuir.

« Tué pour dé­ser­tion » n’est pas « fu­sillé pour dé­ser­tion », nuance ! En té­moigne le cas du fan­tas­sin Jean Gar­ret « tué » dans des condi­tions cra­pu­leuses et dé­cla­ré « non mort pour la France ». Une né­ga­tion qui vous condamne une se­conde fois à titre post­hume, même si l’his­toire du sol­dat Gar­ret re­lève da­van­tage de l’er­rance dé­lin­quante que de la chan­son de geste.

Ti­tu­laire d’un so­lide pal­ma­rès judiciaire, ce na­tif de No­hanent ag­grave son cas en 1915 en pré­fé­rant suivre sa pente na­tu­relle que d’in­cor­po­rer son ré­gi­ment en pa­triote ré­vé­lé. D’où son af­fec­ta­tion (ma­nu mi­li­ta­ri !) au « Groupe spé­cial » du 92e RI, com­po­sé de poi­lus en rupture de ban.

Dé­jà épin­glé pour vols et ou­trages à la pu­deur, Jean Gar­ret est une nou­velle fois condam­né en 1917 à deux ans de pri­son pour « coups et bles­sures, port d’armes pro­hi­bé ». Désigné pour in­té­grer ce qu’on ap­pelle les « ex­clus mé­tro­po­li­tains », sol­dats tri­cards ra­bais­sés à des tra­vaux de dé­fense, il s’es­quive et prend la di­rec­tion de l’Au­vergne en sep­tembre 1917.

« Exé­cu­tion som­maire »

Un mois plus tard, la po­lice de Cler­mont le re­père à Cha­ma­lières et l’abat dans la rue après échange de coups de feu. Sur sa fiche ré­duite à pas grand­chose, il est écrit « exé­cu­tion som­maire par la po­lice pour dé­ser­tion ». Sobre re­quiem pour un sol­dat per­du…

Jean Gar­ret le sul­fu­reux ne fi­gu­re­ra donc ja­mais sur le mo­nu­ment aux morts de sa com­mune, au contraire d’un Jo­seph Dau­phin, brave can­ton­nier de Tauves fu­sillé pour s’être ré­vol­té le 2 juin 1917 alors que son ba­taillon était au re­pos, à l’ar­rière du front.

En fait de « sé­di­tion » se­lon la ter­mi­no­lo­gie mi­li­taire, il s’agis­sait plus hu­mai­ne­ment d’une beu­ve­rie agré­men­tée de braillées (« à bas la guerre ! Vive la Rus­sie !) et de coups de fu­sils en l’air.

Pers­pi­ca­ci­té des juges mi­li­taires, son « pays » Fran­çois Bru­gière est re­quis pour faire par­tie du pe­lo­ton char­gé de l’exé­cu­ter. Il s’y re­fu­se­ra et se­ra ex­pé­dié au bagne de Ch­lef en Al­gé­rie où il mour­ra d’épui­se­ment deux mois plus tard. Avec 112 de leurs ca­ma­rades, Jo­seph Dau­phin et Fran­çois Bru­gière sont réunis de­puis 1922 sur le mo­nu­ment de Tauves sous l’ins­crip­tion « A nos morts pour la France ».

À peine en­rô­lé en août 1914, Jean­Marie Ge­nillier, culti­va­teur de Ser­ men­ti­zon, dé­couvre la grande hé­ca­tombe sur le front des Vosges : cent hommes de son ré­gi­ment fau­chés en quelques heures et lui, pris de ter­reur, qui fait marche ar­rière. Ar­rê­té comme dé­ser­teur, Jean­Marie est tué par une sen­ti­nelle alors qu’il ten­tait de s’en­fuir. Le pe­tit pay­san du ha­meau de Cheix ne se­ra ja­mais re­con­nu comme mort pour la France.

Hen­ri Chas­saigne est de la trempe de Jean Gar­ret : san­guin, un peu voyou, ce mar­gi­nal de Mar­sac­en­Li­vra­dois a per­cé le ké­pi de son sous­lieu­te­nant d’un coup de fu­sil. De­vant les gen­darmes il cam­pe­ra pour ain­si dire sur ses po­si­tions : « Je re­grette de ne pas l’avoir fou­tu en bas (sic), il était trop vache. Je sais bien que je vais pas­ser au tour­ni­quet mais douze balles dans la peau par les Fran­çais ou les Boches, je m’en fous. » Le rap­port du com­mis­saire du gou­ver­ne­ment pré­ci­se­ra qu’il est « mort cou­ra­geu­se­ment »… mais pas pour la France.

Si l’on en croit le re­gistre de son ré­gi­ment, Ga­briel Car­ton, né à Cha­bre­loche et fer­mier à Saint­Ro­maind’Ur­fé, ne peut in­vo­quer la pa­nique des obus, de la mi­traille et des corps ha­chés me­nus. Son ré­gi­ment n’au­rait consi­gné qu’un tué du­rant le mois d’août 1915.

Le fait d’avoir « es­sayé d’at­teindre les lignes al­le­mandes » lui vaut la peine ca­pi­tale, ce qu’il su­bit le len­de­main à l’aube dans le ci­me­tière de Jouy (Meuse).

Il y a des fi­gures plus dé­fen­dables que celle d’Eu­gène Si­mon­net, en­fant de Pas­lières de­ve­nu ter­ras­sier à Gri­gny (Rhône). Le 12 mai 1918, en vou­lant ré­gler son compte à son ca­pi­taine qui l’avait en­guir­lan­dé pour son état d’ébrié­té, il tue un ca­po­ral et blesse un sol­dat. Échap­pant au lyn­chage de ses ca­ma­rades, il est fu­sillé à l’en­droit même de son coup de fo­lie. ■

« Douze balles dans la peau par les Fran­çais ou les Boches, je m’en fous »

COL­LEC­TION ANNE-SO­PHIE SI­MO­NET

RÉ­HA­BI­LI­TA­TION. Cou­ver­ture du livre que l’an­cien ré­dac­teur en chef de La Mon­tagne Hen­ri An­draud écri­vit en 1922 un an après la ré­ha­bi­li­ta­tion des six sol­dats fu­sillés de Vin­gré.

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