LE FEUILLE­TON

La Montagne (Clermont-Métropole) - - Au Quotidien -

En y re­pen­sant, elle trou­vait qu’il avait même un peu in­fluen­cé sa ma­nière d’abor­der la vie, avec ses ré­flexions an­ti­con­for­mistes, tou­jours sur le ton de la plai­san­te­rie.

Elle fit part de ses pen­sées à Ber­nard :

— Au­jourd’hui, je suis d’ac­cord avec toi : on reste de­hors… Je ne suis pas sûre qu’il vou­lait en­trer là, Lu­cien.

— Oué… Ma m’man a l’a dit : « Dans le doute… »

— Elle a peut-être rai­son… Ne trou­vant dé­jà plus grand­chose à se dire en temps nor­mal, ils res­tèrent là, si­len­cieux, jus­qu’à la sor­tie du ci­me­tière. Puis ils se dirent au re­voir. Sans qu’il le sache à cet ins­tant, cette image res­te­rait gra­vée dans la mé­moire de Ber­nard.

Il ne la re­ver­rait pas avant long­temps, Ma­thilde. Pré­pa­rant son bac pour la fin de l’an­née, elle consa­crait tout son temps aux ré­vi­sions. Elle l’ob­tint, bien sûr, et par­tit l’an­née sui­vante étu­dier la bio­lo­gie, d’abord à l’uni­ver­si­té de Cler­mont-Fer­rand. Pen­dant les va­cances d’été, elle était de­ve­nue mo­ni­trice de co­lo­nie de va­cances. Ces nou­velles, c’était sa mère qui les don­nait à Odette le mer­cre­di mi­di, quand elle ve­nait ache­ter ses oeufs et son beurre pour la se­maine. Si au dé­but la pe­tite té­lé­pho­nait de temps en temps, dès qu’elle fut en Au­vergne, ce fut si­lence ra­dio. À part une carte de voeux pour le nou­vel an, rien !

Ber­nard, s’il s’en trou­va af­fec­té, ne le mon­tra pas, trop oc­cu­pé qu’il était. Il s’oc­cu­pait seul des tra­vaux des champs, main­te­nant. L’été, Odette em­bau­chait quelque jour­na­lier pour les mois­sons, le foin et la paille. C’était tout. Une mau­vaise nou­velle n’ar­ri­vant ja­mais seule, elle re­çut en cette fin d’an­née 73 une convo­ca­tion du mi­nis­tère de la Dé­fense pour que Ber­nard aille ef­fec­tuer ses « trois jours », bien mal nom­més puisque ré­duits main­te­nant à une seule jour­née. Il fal­lait en plus al­ler à Tours ! « Ils ne vont pas me le prendre, quand même ! Comment on va faire ? » Elle dé­ci­da d’al­ler chez le doc­teur avec son fils. Après tout, il était dif­fé­rent : il suf­fi­sait de le no­ti­fier sur un pa­pier, pen­sait-elle.

Le mé­de­cin les re­çut, exa­mi­na Ber­nard, et dit à Odette :

— Tou­jours aus­si en forme, ton fils ! So­lide gaillard… Je ne vois pas ce qui l’em­pê­che­rait de faire son ser­vice. Si tu sa­vais le nombre d’illet­trés qu’il y a dans les rangs de l’ar­mée fran­çaise… Évi­dem­ment, il y a bien ses dif­fi­cul­tés à com­mu­ni­quer avec au­trui, mais ça doit re­le­ver du do­maine de la psy­chia­trie, et je ne suis pas spé­cia­liste. Je pour­rais bien te faire un cer­ti­fi­cat dé­no­tant un lé­ger re­tard men­tal, mais ce se­rait men­tir car je ne le pense pas. La pa­tho­lo­gie dont souffre ton ga­min doit bien avoir un nom, mais seul un confrère en psy­cho­lo­gie pour­rait la dé­fi­nir, et en­core ! Il reste bien des pro­grès à faire, dans ce do­maine. Dé­so­lé.

Dé­pi­tée, elle prit congé, sui­vie de Ber­nard. Elle l’em­mè­ne­rait à Tours la se­maine pro­chaine, et on ver­rait bien. (à suivre)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.