Sei­ta : un an après ils n’ont rien ou­blié

La Montagne (Clermont-Volcans) - - La Une - Ca­role Eon-Gros­lier ca­role.eon-gros­lier@cen­tre­france.com

EM­PLOI. 239 sa­la­riés de la Sei­ta, à Riom, ont ap­pris la fer­me­ture de leur usine le 29 no­vembre 2016. Les pre­mières lettres de li­cen­cie­ments de­vraient ar­ri­ver pour Noël.

TÉ­MOI­GNAGES. Un an après l’an­nonce de la fer­me­ture de leur usine, quatre sa­la­riés se confient et ra­content leur vie d’après.

Qu’im­porte leur âge, leur ex­pé­rience. L’an­nonce de la fer­me­ture de leur usine, l’an der­nier, a lais­sé des traces. Quatre sa­la­riés se confient et ra­content leur vie d’après. Celle qui ne se­ra ja­mais plus comme avant.

C’était il y a un an. Et pour­tant, pour Oli­vier, Pa­trice et les 237 autres « Sei­ta », c’était hier.

Oli­vier Willers, garde in­tact le sou­ve­nir de cette ma­ti­née du 29 no­vembre 2016. Une tra­gé­die de plus. Un tra­gé­die de trop pour ce Lor­rain, dé­bar­qué à Riom avec femme et en­fants en 2015, après la fer­me­ture des sites de Nantes et de Metz. « Moi, ça fait trois fois… Trois fer­me­tures que je prends en pleine gueule ! »

Le qua­dra­gé­naire évoque ce jour mau­dit, la voix trou­blée par l’émo­tion : « Je fai­sais les courses de Noël avec ma femme quand j’ai ap­pris la nou­velle. On s’est ga­ré… Com­plè­te­ment son­né. Tout s’écrou­lait à nou­veau. » Et comme beau­coup, Oli­vier a eu be­soin de le voir pour y croire. « J’ai fon­cé à l’usine pour vrai­ment réa­li­ser que c’était vrai. Les gens pleu­raient, ceux qui avaient des cré­dits sur le dos ont tout per­du. J’ai des images en tête que rien n’ef­fa­

ce­ra ja­mais. » Et un an après, la ran­coeur est te­nace. L’ave­nir peu­plé d’in­cer­ti­tudes. « De­puis la fer­me­ture, on ne dort plus. On a ver­sé tel­le­ment de larmes qu’on ne les compte même plus. Ça touche tout. La fa­mille, la san­té, le som­meil. »

Han­di­ca­pé par un ac­ci­dent de tra­vail sur le site de Metz en 2008, sui­vi d’un AVC à Nantes, Oli­vier Willers, s’est re­trou­vé pieds et mains liés à son bour­reau. « Une barre de com­pres­sion de 30 kg m’a fracassé la tête… Elle a rui­né ma vie. Sans ce drame je n’au­rais ja­mais sui­vi la Sei­ta. J’au­rais mon­té ma boîte de ma­çon­ne­rie à Metz. » Et mal­gré les pres­sions en in­terne, le Lor­rain, qui ne re­mar­che­ra ja­mais plus comme avant, n’a ja­mais rien lâ­ché. « La di­rec­tion a tout ten­té pour me faire dé­mis­sion­ner. Un tra­vailleur han­di­ca­pé, per­sonne n’en veut ! »

Après des di­zaines de CV sans réponse, le père de fa­mille n’a au­jourd’hui d’autre choix que d’ac­cep­ter un nou­veau poste à l’autre bout de la France, au Havre. Le coeur à l’en­vers. « J’es­père que ce ne se­ra pas la fois de trop. Ma femme doit res­ter en Au­vergne pour ma fille qui passe le bre­vet. Une nou­velle fois nous al­lons de­voir vivre éloi­gnés. Mais là, on sa­ture… »

Son épouse Ch­ris­tèle peine à conte­nir sa dé­tresse : « On s’était re­cons­truit en Au­vergne. Je ne sais pas si je vais te­nir. Vous voyez dans quel état Im­pé­rial To­bac­co nous met. Ils n’ont pas de coeur. Les primes n’ont ja­mais ren­du aux gens une fa­mille, leurs ra­cines ! »

Comme eux, Pa­trice Poi­rier, 47 ans, s’in­surge contre cette so­cié­té qui lui a tout pris. Lui qui es­time pour­tant lui avoir tout sa­cri­fié… « J’ai 27 ans d’an­cien­ne­té. La Sei­ta, c’est ma vie. J’ai dû tout lais­ser pour ve­nir à Riom : ma mai­son, mes en­fants, ma fa­mille, mes amis… »

De­puis un an, le Nan­tais d’ori­gine a ap­pris à co­ha­bi­ter avec l’in­som­nie et la peur du len­de­main… « De­puis le 29 no­vembre 2016, tout est très confus dans ma tête. Je ne dors plus. Le mal­être m’a as­sailli et je res­sens de la co­lère, de l’in­jus­tice. Je suis ran­cu­nier. »

« La Sei­ta, c’est ma vie ! »

Parce qu’il n’ac­cepte pas l’in­jus­tice, l’ou­vrier spé­cia­li­sé a por­té l’af­faire de­vant les prud’hommes aux cô­tés d’autres sa­la­riés. « Quand on brasse des mil­liards et que l’on fout les gens de­hors, on ne peut pas par­ler de li­cen­cie­ments éco­no­miques ! »

L’ave­nir ? Pa­trice Poi­rier l’en­vi­sage comme ceux qui na­viguent à vue, après avoir per­du leur port d’at­tache. « Je ne sais pas quoi faire de ma peau. Je suis à 560 km de chez moi. Je ne vais pas res­ter tout seul à Riom. Je ne peux pas non plus re­tour­ner à Nantes car en par­tant j’ai mis ma mai­son en lo­ca­tion jus­qu’en mars 2019. »

Prio­ri­taire sur un pos­sible poste au Havre, le Rio­mois n’exulte pas. Le re­gard ha­gard, en quête d’un im­pos­sible ap­pui dans le vide, il ex­pire la fu­mée d’une énième ci­ga­rette. Avant de confes­ser, poi­gnant : « Je ne me fais plus d’illu­sion, Le Havre fer­me­ra. Il faut s’ap­prê­ter à re­vivre la même chose. Lorsque je suis ar­ri­vé à Riom, les sa­la­riés pen­saient qu’ils étaient les in­vin­cibles Gau­lois. Moi le mu­tant, comme on ap­pelle les dé­pla­cés, j’étais scep­tique. Et fi­na­le­ment L’his­toire m’a don­né rai­son. »

« On a ver­sé tel­le­ment de larmes qu’on ne les compte même plus… »

PHO­TO FRANCK BOI­LEAU

PHO­TO F. BOI­LEAU

UN AN APRÈS. Oli­vier et Pa­trice sont mar­qués au fer rouge.

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