PAR CLARA DUPONTMONOD

Jour­na­liste, chro­ni­queuse à France In­ter, dans l’émis­sion Par Ju­pi­ter, écri­vain. Elle est no­tam­ment l’au­teur de La Pas­sion se­lon Juette (Gras­set) et Le roi di­sait que j’étais diable (Gras­set).

La Montagne (Corrèze) - - Chroniques - Les Ch­ro­niques du temps pré­sent s’ins­crivent dans la tra­di­tion ini­tiée par Alexandre Via­latte. En 2018, Clara DupontMonod et Phi­lippe Meyer en sont les col­la­bo­ra­teurs per­ma­nents. LA SE­MAINE PRO­CHAINE : Phi­lippe Meyer

L’

autre soir, j’ai dî­né avec des amis. Ils par­laient des ré­seaux so­ciaux. L’un d’eux m’a de­man­dé : « Et toi, Clara, tu es sur Fa­ce­book ?

– Non. »

Un si­lence stu­pé­fait est tom­bé au­tour de la table. J’avais l’im­pres­sion d’avoir an­non­cé mes fian­çailles avec Brad Pitt. Cinq paires d’yeux éba­his me fixaient, mais dedans, je pou­vais y lire aus­si un peu de pi­tié. J’au­rais vou­lu pour­suivre en avouant que je n’avais ja­mais été sur Fa­ce­book. J’ai re­non­cé, mon cas était suf­fi­sam­ment grave comme ça. Pour­tant, c’est bien la vé­ri­té. Plu­tôt mou­rir que d’af­fi­cher mes va­cances en Sar­daigne, l’an­ni­ver­saire du pe­tit der­nier ou les loo­pings de mon chien quand sonne l’heure des cro­quettes. Pour une rai­son très simple : je suis po­lie. Je consi­dère que ces ins­tants de ma pe­tite vie ne ré­jouissent que moi, et je ne vois pas pour­quoi j’irai em­bê­ter les autres avec. Je vois Fa­ce­book comme une im­mense soi­rée dia­po, où l’on baîlle entre deux bols de chips, tan­dis que les hôtes com­mentent leurs photos de va­cances pro­je­tées sur le mur du sa­lon. C’est long, pas in­té­res­sant, car dans le fond, je me fiche un peu de sa­voir à quoi res­semblent les temples du Cam­bodge. Je pré­fé­re­rais tout éteindre et dire aux va­can­ciers : « As­seyons­nous, dé­bou­chons une bou­teille et ra­con­tez­moi vos vies. » J’aime trop le tê­ te­à­tête pour ap­pré­cier l’écran. J’aime les mots d’une per­sonne, son vi­sage, son par­cours, ses cha­grins, ses sou­rires, sa mé­moire, ses au­daces, ses re­culs, ses hontes et ses vic­toires. Et tout ce­la, un « like » ne me le donne pas. Pour moi, Fa­ce­book s’ac­corde mal avec mon goût pour l’hu­main. Si je suis très franche, un autre ar­gu­ment, et de taille, a tou­jours joué dans mon re­fus : le doute sur l’hon­nê­te­té de Mark Zu­cker­berg, le fon­da­teur et PDG.

Cette crainte n’était pas com­plè­te­ment dé­pla­cée, puisque l’on vient d’ap­prendre que les don­nées per­son­nelles de 87 mil­lions d’uti­li­sa­teurs de Fa­ce­book ont été col­lec­tées par des boîtes de son­dage… Alors que je rap­pe­lais cette in­for­ma­tion, mes amis du dî­ner ont ho­ché la tête. Ils ont re­con­nu, d’abord à de­mi­mot, qu’en ef­fet ce n’était pas fair­play, puis, à voix très haute, presque en co­lère, que c’était fran­che­ment dé­gueu­lasse, en plus d’être dan­ge­reux. Nous y voi­là. « Fran­che­ment, j’ai dit. Ok, Fa­ce­book vous a per­mis de re­trou­ver une amie d’enfance, un chat ou le titre d’un livre que vous cher­chiez de­puis long­temps. Mais avouez que c’est cher payé : toutes vos don­nées pri­vées sont main­te­nant entre les mains de gens que vous ne connais­sez pas ! Eux, ils savent vos in­té­rêts, vos pro­jets, votre vie. Vous, vous ne sa­vez rien. »

Et c’est bien ce dés­équi­libre des sa­voirs qui porte un dan­ger. D’ailleurs, un des amis a ajou­té que ce qui le gê­nait le plus, c’était le pou­voir que dé­te­nait dé­sor­mais Fa­ce­book sur lui, alors que lui, uti­li­sa­teur, n’en exer­çait au­cun en re­tour. La ta­blée a ac­quies­cé. Dans les yeux, je ne li­sais plus de pi­tié. Presque de l’en­vie, car je n’avais au­cune dé­marche à faire pour clô­tu­rer mon compte, même si quel­qu’un avait pu ou­vrir une page à mon nom, en toute im­pu­ni­té (en­core un élé­ment ef­frayant que per­met Fa­ce­book, dé­ci­dé­ment as­sez peu re­gar­dant sur le res­pect des per­sonnes.)

Je me suis sou­ve­nue d’une dé­pêche que j’avais vue pas­ser, l’his­toire d’un bou­lan­ger du Puy­de­Dôme qui a réus­si à faire condam­ner Fa­ce­book, qui pro­té­geait l’iden­ti­té d’un in­ter­naute ayant usur­pé l’iden­ti­té de ce bou­lan­ger. Un pre­mier pas ? J’étais dans mes pen­sées lors­qu’un des amis a de­man­dé : « Et si­non vous êtes sur Twit­ter ? »

Ma vie sans Fa­ce­book

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