Une évi­dence dé­mo­cra­tique

L’his­to­rien Laurent Le Gall le re­si­tue dans le temps et l’es­pace so­cial

La Montagne (Corrèze) - - 7 Jours En Politique - INTERVIEW Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

Le vote passe pour le bul­le­tin de san­té de la dé­mo­cra­tie. Mais, sauf à s’ac­cro­cher au mythe ré­pu­bli­cain, sa lec­ture est plus com­plexe qu’il n’y pa­raît.

L’élec­tion est, dit­on, l’épi­centre de la dé­mo­cra­tie. Laurent Le Gall, pro­fes­seur d’his­toire contem­po­raine à l’uni­ver­si­té de Brest, in­ter­roge cette évi­dence. Car tous les élec­teurs ne votent pas et bien peu sont can­di­dats.

■ Comment ex­pli­quer que le vote soit sanc­ti­fié ? C’est une ins­ti­tu­tion de confort qui re­pose sur un acte ru­di­men­taire. Certes, le pa­pier a long­temps coû­té cher et le dé­co­rum s’est ins­tal­lé sur la du­rée. L’iso­loir est ap­pa­ru en 1913 et l’urne, long­temps rem­pla­cée par un cha­peau ou une boîte, ne s’est im­po­sée que sous le Se­cond Em­pire. En­suite, le vote, comme re­pré­sen­ta­tion du corps so­cial, en­tre­tient la fic­tion du pas­sage des vo­lon­tés par­ti­cu­lières à la vo­lon­té gé­né­rale.

■ Le suf­frage a tar­dé à de­ve­nir uni­ver­sel… Le suf­frage uni­ver­sel mas­cu­lin n’a été ins­tau­ré, briè­ve­ment et dif­fi­ci­le­ment, qu’en 1792. En 1795, le suf­frage cen­si­taire et in­di­rect, de mise en 1789 et 1791, est ré­ta­bli par la Cons­ti­tu­tion de l’an III qui ins­ti­tua le Di­rec­toire. En 1848, le suf­frage uni­ver­sel mas­cu­lin, à l’ex­cep­tion no­toire du cler­gé, est ins­ti­tué dé­fi­ni­ti­ve­ment cette fois. Et, dès l’an­née sui­vante, près de 80 % des dix mil­lions d’élec­teurs sont al­lés vo­ter. Le droit de vote n’est ac­cor­dé aux femmes qu’en 1944 avec, pour pre­mière échéance élec­to­rale, les mu­ni­ci­pales de 1945.

■ L’urne a été le théâtre de bien des pé­ri­pé­ties… À une époque où les bul­le­tins n’étaient pas im­pri­més, le no­table du coin les rem­plis­sait pour ceux qui ne sa­vaient ni lire ni écrire. Y ex­pri­mait­il son choix ou le leur… Nom­breuses sont aus­si les af­faires de vil­la­geois qui s’em­pa­raient de l’urne d’une bour­gade voi­sine dans l’es­poir d’en ob­te­nir ran­çon. Plus tard, les tru­cages, les fraudes et bour­rages d’urne ont été tels que la ré­dac­tion d’un code élec­to­ral a été néces­ saire. Les moeurs se sont de­puis as­sa­gies.

■ L’abs­ten­tion n’af­fai­blit-elle pas le vote ? Vo­ter est un droit, mais aus­si une li­ber­té, celle de choi­sir tel ou tel can­di­dat, telle ou telle liste, mais aus­si celle de ne pas choi­sir ou même de ne pas vo­ter. Si le vote blanc ré­cuse l’offre po­li­tique, c’est néan­moins une vic­toire en sour­dine du vote. « On vote pour le vote », comme dit le po­li­tiste Alain Gar­ri­gou. S’agis­sant de l’abs­ten­tion, dé­jà dé­plo­rée au XIXe siècle, le phé­no­mène est tout re­la­tif : 80 % des élec­teurs ont, en 2012, vo­té au moins une fois à l’un des deux tours de la pré­si­den­tielle ou des lé­gis­la­tives. Et l’abs­ ten­tion ex­prime aus­si bien un pro­fond dés­in­té­rêt qu’un grand in­té­rêt pour la po­li­tique. De même, on peut vo­ter par convic­tion, cal­cul, dé­faut ou dé­pit.

■ Le bul­le­tin est uni­voque ; le choix, équi­voque… Vo­ter, vo­ter blanc, ne pas vo­ter, les in­ten­tions sont sou­vent obliques sauf pour les com­men­ta­teurs po­li­tiques, jour­na­listes, ex­perts et autres in­tel­lec­tuels, qui agrègent mé­ca­ni­que­ment des voix dis­pa­rates. Les élec­tions s’y prêtent, qui trans­forment l’in­con­nu, le se­cret du vote, en connu, les suf­frages ex­pri­més. Les son­dages ne font pas autre chose quand ils fa­briquent une opi­nion pu­blique alors que 80 % des gens n’ont pas de com­pé­tences po­li­tiques, ne connais­sant ni le nom de leur élu ni son pro­gramme. Dans les en­tre­tiens de ré­cit de vie, la po­li­tique n’est que ra­re­ment et for­tui­te­ment évo­quée. L’image d’un élec­teur avi­sé re­lève de l’idéal ré­pu­bli­cain.

■ L’élec­tion a quelque chose d’ar­bi­traire ? Le ni­veau so­cio­éco­no­mique dé­ter­mine la pro­pen­sion à s’in­té­res­ser ou non à la po­li­tique comme à se ju­ger com­pé­tent. Le po­li­tiste Da­niel Gaxie parle de « cens ca­ché ». Le fonc­tion­ne­ment du champ de la po­li­tique conforte ain­si le mo­no­pole de ceux qui en font pro­fes­sion, fa­vo­rise les par­tis re­pré­sen­ta­tifs des classes su­pé­rieures et concourt à la reproduction des cli­vages so­ciaux in­éga­li­taires. ■

PHO­TO DOMINIQUE PARAT

DÉPOUILLEMENT. se­crets. Même ou­verte, une urne ne livre pas tous ses

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