Une Rose pour l’éter­ni­té

La Montagne (Corrèze) - - Chroniques - LA SE­MAINE PRO­CHAINE : Phi­lippe Meyer

De­puis le 30 avril, le monde tourne tou­jours. Pour­tant, Rose Lau­rens n’est plus là. Rap­pel à tous ceux qui sont nés au XXIe siècle : Rose Lau­rens était une chan­teuse qui mit le feu aux hanches fran­çaises avec

Afri­ca, en 1982. Pas une soi­rée dan­sante sans que ce tube n’ai­mante tous les corps sur la piste. N’im­porte quel ma­riage se tein­tait d’une lan­gueur ryth­mée, tan­dis que ré­son­naient les trois syl­labes du re­frain : « A­fri­ca… » Du grand art.

Rose Lau­rens avait de beaux yeux éton­nés, la taille fine et des che­veux per­ma­nen­tés comme dans les an­nées 80, presque mous­seux. Elle ap­pa­rais­sait, im­pé­riale, dans l’émis­sion Top 50 dif­fu­sée sur Ca­nal Plus : l’ani­ma­teur, Marc Toes­ca, lan­çait « Sa­lut les p’tits loups ! » et an­non­çait qu’Afri­ca res­tait in­dé­trô­nable, mieux que Mi­chael Jack­son (Billie Jean )et Claude Bar­zot­ti (Le ri­tal).

Moi, j’étais en­core à l’école, bien loin des pistes de danse. Il n’em­pêche, j’avais vu sou­dain, sur l’écran de la té­lé, cette liane de Lau­rens sus­sur­rer ce tor­ride mor­ceau, « Un sor­cier vau­dou/M’a peint le vi­sage… », ça me chan­geait de Can­dy ! J’avais, sous les yeux, cette as­su­rance que pou­vait avoir une femme, un mé­lange de sen­sua­li­té et d’ab­so­lue confiance, d’aban­don et de dé­ter­mi­na­tion : en une chan­son, Rose Lau­rens me des­si­na un ave­nir ra­dieux. Etre une femme, ça pou­vait donc être aus­si ma­gni­fique. Les mau­vai­ ses langues di­ront qu’aux vues du Top 50, s’iden­ti­fier à Rose Lau­rens plu­tôt qu’aux For­bans peut se com­prendre… Mais ce ne se­rait pas juste, car il y avait aus­si Cé­line Dion et Bon­nie Ty­ler – d’autres beaux spe­ci­men de femmes qui n’ont pas froid aux yeux. Mais Rose Lau­rens, c’était spé­cial. Elle chan­tait un autre conti­nent, elle of­frait des pa­roles avec du voyage de­dans (« Son gri­gri me suit/Au son des tam­tam… »), et ce dé­pay­se­ment n’était pas seule­ment lié à l’Afrique. D’ailleurs, lors­qu’il y a quelques mois, Ju­lien Do­ré a re­pris Afri­ca, en duo avec Dick Ri­vers, il a choi­si de tour­ner le clip dans un pe­tit ca­fé de cam­pagne… Très loin de l’Afrique donc, mais si proche pour tra­duire ce sen­ti­ment d’ailleurs. Alors me voi­là dé­sor­mais sans mon école pri­maire. Rose Lau­rens s’en est al­lée, et avec elle une par­tie de mon en­fance. Nous por­tons tous en nous un bout de mu­sique, un vi­sage, un goût, qui cris­tal­lise un mo­ment de notre vie – et je ne me lasse pas de cette idée mer­veilleuse du sou­ve­nir qui peut ain­si prendre une consis­tance, pas­ser de l’im­ma­té­riel au concret. Proust l’a as­sez bien dé­mon­tré avec sa ma­de­leine, dont une seule bou­chée re­mue sa mé­moire ! Rose Lau­rens se­rait donc ma pe­tite ma­de­leine mu­si­cale. Il suf­fit que j’en­tende les pre­mières notes d’Afri­ca (« Je suis amou­reuse d’une terre sau­vage… ») pour que re­montent un kilt et un car­table Tann’s. Au loin se pro­filent le fron­ton pier­reux d’une école, le piaille­ment d’une cour de ré­créa­tion et la cer­ti­tude fre­don­nante que la vie se­ra belle comme une contrée dan­ge­reuse, où je pour­rai dan­ser « pieds nus sous un so­leil rouge ».

Je vois les écri­vains comme des coffres­fort rem­plis de ces ins­tants pas­sés mais qui conti­nuent à vivre sous des formes in­at­ten­dues. L’au­teur amé­ri­cain J.D. Sa­lin­ger écri­vait tout nu (une pho­to le re­pré­sente même as­sis dans son jar­din, une pipe à la bouche, une ma­chine à écrire sur le ge­noux !), Co­lette ne tra­vaillait que sur du pa­pier bleu… Peut­être que cha­cune de ces pe­tites biz­za­re­ries cor­res­pon­dait à un sou­ve­nir pré­cis, cher à leur coeur : une sen­sa­tion pour Sa­lin­ger, une cou­leur pour Co­lette. On ne sau­ra ja­mais pour­quoi la nu­di­té, le bleu… Mais eux sa­vaient vers quel Afri­ca por­taient ces pe­tites ma­nies !

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