Jacques Mar­tin réunit ses an­ciens sa­la­riés une fois par an

Jacques Mar­tin, conces­sion­naire re­trai­té de­puis 30 ans, réunit ses an­ciens sa­la­riés une fois l’an

La Montagne (Creuse) - - La Une - Sé­ve­rine Per­rier

Chaque an­née, de­puis trente ans, il in­vite ses an­ciens col­la­bo­ra­teurs au res­tau­rant : Mon­sieur Mar­tin, comme ils l’ap­pellent tous, est un fi­dèle en ami­tié. Une qua­li­té par­mi d’autres chez cet homme pour qui tout semble na­tu­rel, de son élé­gance à sa mo­des­tie.

«Un jour, je le trouve à la pré­fec­ture. Il me dit : “Alors Ro­land, ça va ? À l’im­pos­sible, nul n’est te­nu, n’est­ce pas ?”. Et il part. Ce jour­là, j’étais avec un de mes an­ciens col­lègues. On s’est re­gar­dés. On ne com­pre­nait pas. Jus­qu’à ce que ce col­lègue me rap­pelle un jour pour me dire : “J’ai ré­so­lu l’énigme. De­puis que Mon­sieur Mar­tin a pris sa re­traite, il a dé­ci­dé d’in­vi­ter tous ses an­ciens col­la­bo­ra­teurs au res­tau­rant une fois par an. Nous deux, on n’a pas re­çu l’in­vi­ta­tion et il ne le sa­vait pas. Sans doute qu’il a été un peu af­fec­té qu’on ne soit pas là.” » De­puis, plus au­cun ca­fouillage dans les in­vi­ta­tions : chaque an­née, à la mi­no­vembre, Ro­land est au­tour de la table. Aux cô­tés d’an­ciens col­lègues, à cô­té sur­tout de Mon­sieur Mar­tin.

Mon­sieur Mar­tin : tout est dé­jà dit dans la fa­çon dont en parlent ses an­ciens sa­la­riés. Et il fau­dra bien comp­ter sur l’un d’entre eux d’ailleurs pour en sa­voir un peu plus sur lui : la mo­des­tie qu’il a éri­gée en ligne de conduite et de dé­fense n’est pas feinte. L’an­cien conces­sion­naire au­to­mo­bile, 92 ans au comp­teur, est un homme élé­gant et pas seule­ment parce que la te­nue est as­sor­tie des pieds à la tête – « si on veut avoir une sorte de res­pect de soi­même, il faut être soi­gné, il ne faut pas se lais­ser al­ler » – l’élé­gance est d’abord dans la fa­çon d’être. 92 ans fiè­re­ment por­tés, un re­gard pé­tillant presque ta­quin, une mé­moire de jeune homme. Jacques Mar­tin au­rait pu être avoué, avo­cat, ma­gis­trat mais au re­tour de ses études de droit pa­ri­siennes, il prend une autre route. « Je suis un Creu­sois mé­fiant, dit­il. Être avoué, c’était prendre des risques : c’était une pro­fes­sion ap­pe­lée à dis­pa­raître. » En 1960, il re­prend une pre­mière conces­sion alors en faillite. Ci­troën puis Re­nault avant de ter­mi­ner par Volks­wa­gen : Jacques Mar­tin ne s’étale pas sur sa car­rière, non. Plus ba­vard lors­qu’il s’agit d’évo­quer ses 25 ans pas­sés à la tête du Conseil des prud’hommes. Où, comme dans ses dif­fé­rentes en­tre­prises, il a tou­jours pri­vi­lé­gié les rap­ports hu­mains. « C’est es­sen­tiel. Aux prud’hommes, je me suis tou­jours très bien en­ten­du avec le re­pré­sen­tant du col­lège des sa­la­riés qui était de la CGT. D’ailleurs, j’ai eu de bonnes re­la­tions avec tous les syn­di­cats. Et dans les dos­siers que j’avais à trai­ter, j’ai tou­jours pri­vi­lé­gié le consen­sus : les af­fron­te­ments, les dis­cus­sions sté­riles ça n’a au­cun sens. » Au tra­vail ? Pa­reil. « Pour qu’une en­tre­prise marche, il faut quel­qu’un qui com­mande, oui, mais il faut aus­si des gens qui tra­vaillent. Et ils sont in­dis­pen­sables. On doit tou­jours avoir de bonnes re­la­tions avec le per­son­nel… qui pour moi n’est pas du per­son­nel. »

Ce n’est sans doute pas un ha­sard si cer­tains de ses sa­la­riés l’ont sui­vi dans ses trois conces­sions suc­ces­sives. « Cer­tains comme Jacques Lu­can­tis ont tra­vaillé avec moi pen­dant 35 ans ; Jacques, quand je l’ai em­bau­ché, il avait 21 ans. C’est un homme de confiance. C’est lui que j’ai ap­pe­lé d’ailleurs quand j’ai vou­lu or­ga­ni­ser ce pre­mier re­pas. » C’était il y a près de trente ans. Juste après la re­traite prise en 1989. « Chaque an­née, je l’ap­pelle. Je lui dis : “Bon alors, on or­ga­nise ça quand ?”. On fixe une date et on se re­trouve : ceux qui veulent ve­nir me font plai­sir. Je conti­nue à le faire chaque an­née pour gar­der ces liens même si je les vois pen­dant l’an­née. Moi, je suis fi­dèle en ami­tié. Les re­la­tions hu­maines, c’est un des socles de la so­cié­té. »

Et ce di­ner, il au­ra lieu ce soir. Ils se­ront « une pe­tite quin­zaine » au­tour de la table. Ro­land La­mas­set se­ra là. « Ah, Ro­land, je l’ap­pré­cie beau­coup. Il est très in­tel­li­gent. C’était un ven­deur très sé­rieux. » Ro­land a tra­vaillé seule­ment dix ans avec Jacques Mar­tin mais « c’est la plus belle pé­riode de ma vie pro­fes­sion­nelle. » Il se sou­vient de tout. De son en­tre­tien d’embauche où il s’est pré­sen­té « sans convic­tion ». De son pre­mier jour de tra­vail où il est ar­ri­vé avec dix jours de re­tard. Oui, dix jours. « Mon­sieur Mar­tin m’a juste dit : “ah ben, on ne vous at­ten­dait plus”. » De cette fois où il a ren­tré une Aus­tin Prin­cess 6 cy­lindres. « J’étais très naïf, avoue Ro­land La­mas­set. Le len­de­main au rap­port, j’étais très fier. Je donne le dos­sier à Mon­sieur Mar­tin qui dit : “Eh bien, Ro­land nous a re­pris une su­perbe voi­ture”. Jacques Lu­can­tis pouf­fait de rire. “Cette voi­ture vous plaît Ro­land ? Alors, nous al­lons pas­ser un ac­cord : dans six mois, si elle n’est pas ven­due, c’est vous qui l’ache­tez !” Par le plus grand des ha­sards, je l’ai ven­due dans la se­maine. Le len­de­main de la vente, Mon­sieur Mar­tin m’a de­man­dé de pas­ser à son bu­reau. Il m’a dit, un peu à la De Fu­nès : “Là, vous avez eu de la chance. Mais ne me re­faites ja­mais ça !”. Je crois que c’est à par­tir de là que s’est nouée une re­la­tion de confiance entre nous. C’est un homme de grand cha­risme. C’était un pa­tron très ré­flé­chi qui ne ren­trait pas dans le lard. Quel­qu’un qui dé­lé­guait beau­coup. Un pa­tron qu’on ai­mait et qu’on res­pec­tait. C’est un homme qui aime les gens. Ce re­pas où il nous réunit tous, ce n’est pas du pas­séisme. C’est de la fi­dé­li­té. Peut­être aus­si un pe­tit test pour voir à quel point on lui est at­ta­ché. »

« Les rap­ports hu­mains, c’est es­sen­tiel » « Ce re­pas, ce n’est pas du pas­séisme, c’est de la fi­dé­li­té »

MA­THIEU TIJERAS

REN­CONTRE. Pas fa­cile pour Jacques Mar­tin de par­ler de lui : la mo­des­tie n’est pas feinte chez cet homme de 92 ans, qui a tou­jours ac­cor­dé beau­coup d’in­té­rêt aux re­la­tions hu­maines.

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