LE FEUILLE­TON

La Montagne (Creuse) - - Au Quotidien -

Quel ba­zar ! Tu crois qu’on va trou­ver une place ? Le train est dé­jà bon­dé… sou­pire Maude.

Nos te­nues d’in­fir­mière font des mi­racles, ré­pond Léo­pol­dine, se­reine. Moi, ce qui m’étonne le plus, c’est de consta­ter que tous ces sol­dats qui re­viennent des tran­chées trouvent au­jourd’hui le moyen de faire preuve de ga­lan­te­rie en nous lais­sant pas­ser avec le sou­rire…

T’as tou­jours de drôles de ré­flexions ; tu vois, s’ils n’ont plus rien d’hu­main en pleine ba­taille, en de­hors, ce ne sont plus des bêtes sau­vages ! Dis, tu crois qu’on au­ra le temps de vi­si­ter Pa­ris ? Pas cette fois-ci. Nous ne de­vons pas ra­ter la cor­res­pon­dance. Tu sais, c’est tout un pé­riple pour ar­ri­ver dans la Creuse ! Une pro­chaine fois, si Dieu le veut…

Al­lez, je vais faire une pe­tite prière de plus pour que la paix soit si­gnée pen­dant notre per­mis­sion. J’es­père pas­ser le pro­chain Noël chez moi parce que ce qui se passe icitte n’est pas très ca­tho­lique !

Moi aus­si j’es­père que la guerre se­ra fi­nie avant le 25 dé­cembre 1916, il ne doit pas en être au­tre­ment. En tout cas, ce qui s’est pas­sé cette an­née lors du ré­veillon res­te­ra à ja­mais gra­vé dans ma mé­moire. Sa­voir qu’à quelques ki­lo­mètres de nous, au mi­lieu d’un champ de ba­taille, des chants de Noël ont ré­son­né en fran­çais et en al­le­mand… ça me donne des fris­sons !

Ce ces­sez-le-feu im­pro­vi­sé nous a sur­tout per­mis de pro­fi­ter de notre me­nu amé­lio­ré sans in­ter­rup­tion ! Les deux femmes montent en­fin dans le train pour Pa­ris. Maude s’as­sou­pit sur son coin de ban­quette, ra­mas­sée sur elle-même, ses jambes trop grandes re­pliées sur les pa­quets qui en­combrent le wa­gon. À l’in­té­rieur, per­sonne ne parle. Érein­tés, la ma­jeure par­tie des hommes s’en­dorment en ron­flant bruyam­ment. Par la vitre em­buée du train, les autres ne se lassent pas de re­gar­der dé­fi­ler le pay­sage. Ils s’étonnent d’y trou­ver en­core des vil­lages épar­gnés, et n’en re­viennent pas de voir des champs re­cou­verts d’un lé­ger ta­pis blanc, im­ma­cu­lé. Cette vi­sion d’une na­ture in­tacte est en dé­ca­lage avec les images de guerre qu’ils ont en­core en tête. Au fur et à me­sure du voyage, ils vont se ré­ap­pro­prier leur iden­ti­té pour re­de­ve­nir, l’es­pace d’une per­mis­sion, des pay­sans, des ma­çons, des im­pri­meurs, des pères de fa­mille, des ma­ris… Ils laissent le sol­dat à la guerre et à son fra­cas, loin là­bas, der­rière eux. Ils savent que de­main ils de­vront y re­tour­ner. S’ils ac­ceptent de se battre, de tuer et de mou­rir pour une juste cause, cer­tains com­mencent à dou­ter de la ma­nière dont s’y prennent les gé­né­raux. Et si, pour les gra­dés, le poi­lu n’était ni homme ni bête, juste de la chair à ca­non ?… III Fel­le­tin ! Qu’il est bon d’ar­ri­ver chez soi ! Nous al­lons re­mon­ter l’ave­nue de la Gare pour at­teindre la Grand’Rue et nous se­rons en­fin chez mes pa­rents.

Dès la sor­tie du train, cer­tains ha­bi­tants se pré­ci­pitent vers Léo­pol­dine dans l’es­poir d’ob­te­nir des nou­velles d’un des leurs.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.