La ré­vé­rence d’un « élé­phant » li­mou­sin

Après plus de 40 ans de car­rière po­li­tique, Jean­Paul De­na­not se re­tire de la vie pu­blique

La Montagne (Creuse) - - Creuse Portrait - Florence Cla­vaud-Pa­rant

Il a connu l’âge d’or des so­cia­listes et l’âge d’or de la ré­gion Li­mou­sin. Puis vinrent la ré­forme ter­ri­to­riale, et en­suite la dé­bâcle de son par­ti. Mais Jean-Paul De­na­not, qui achève sa car­rière par un pas­sage re­mar­qué à Stras­bourg et à Bruxelles, ne semble guère ran­cu­nier.

Il a ran­gé ses dos­siers, ren­du les clés et or­ga­ni­sé son pot de dé­part. Hor­mis, peut­être, des cir­cons­tances ex­cep­tion­nelles, plus per­sonne ne croi­se­ra dé­sor­mais sa sil­houette lon­gi­ligne dans l’hé­mi­cycle de Stras­bourg ou dans les cou­loirs feu­trés de la com­mis­sion eu­ro­péenne à Bruxelles.

En toute dis­cré­tion, Jean­Paul De­na­not vient de mettre un terme à plus de qua­rante an­nées de car­rière po­li­tique. Comme il l’avait pro­mis, le der­nier dé­pu­té eu­ro­péen is­su du ter­ri­toire his­to­rique du Li­mou­sin laisse, à mi­man­dat, la place à sa co­lis­tière is­sue du Loir­et­Cher, Karine Gloa­nec Mau­rin.

Au­jourd’hui, Jean­Paul De­na­not (père de trois en­fants et deux fois grand­père) pro­jette de se re­mettre au golf, à l’ac­cor­déon, et peut­être d’écrire un ro­man, « for­cé­ment po­li­tique », sou­rit­il. Un bi­lan né­ces­saire, une sorte de re­tour aux sources, après des mois pas­sés à dé­fendre (avec une pas­sion et un en­thou­siasme que d’au­cuns ne lui pré­di­saient pour­tant pas lors­qu’il fut élu dé­pu­té eu­ro­péen) la place des pro­téines vé­gé­tales dans la PAC, la pré­ser­va­tion des po­li­tiques struc­tu­relles, la créa­tion d’une vé­ri­table Eu­rope fé­dé­rale, ou en­core la mise en place d’une po­li­tique mi­gra­toire com­mune, hors cri­tères de conver­gences, et d’une Eu­rope de la dé­fense qui fait en­core cruel­le­ment dé­faut.

« J’ai ob­te­nu quelques pe­tites vic­toires, mais pas sur le dik­tat des 3 % de conver­gence, dont à mon avis il faut sortir… », lâche­t­il en ad­met­tant n’avoir pas très bien vé­cu le fait de voir ses amen­de­ments re­to­qués par la droite et, sur­tout, par les so­cia­listes al­le­mands…

Mais à 74 ans, ce té­nor du so­cia­lisme li­mou­sin, l’un des der­niers “élé­phants” du crû, tourne bel et bien la page. Il a connu l’âge d’or des so­cia­listes et l’âge d’or de la ré­gion Li­mou­sin. Puis vinrent la ré­forme ter­ri­to­riale, et en­suite la dé­bâcle de son par­ti… Mais l’homme ne semble guère ran­cu­nier.

Car s’il a aus­si ren­du les clés de sa per­ma­nence par­le­men­taire, place de la Ré­pu­blique à Li­moges, c’est bien dé­sor­mais dans les lo­caux de la fé­dé­ra­tion so­cia­liste de Haute­Vienne, tout près de l’Hô­tel de ré­gion qui fut long­temps sa deuxième mai­son, qu’il re­çoit les jour­na­listes.

Le lieu est adap­té. Car Jean­Paul De­na­not af­firme vo­lon­tiers un at­ta­che­ment vis­cé­ral à son par­ti, « même en cas de mau­vais vent ». Et puis il semble ne ja­mais de­voir faire le deuil du Li­mou­sin qu’il pré­si­da de 2004 à 2014, suc­cé­dant à Ro­bert Savy au­quel, dit­ il, il n’a sur­tout ja­mais vou­lu res­sem­bler…

« Je n’avais pas pré­vu de pré­si­der la Ré­gion. Da­niel Nouaille était 1er vice­pré­sident, il ap­pa­rais­sait nor­mal que ce soit lui le pré­sident. Moi, ce n’était pas dans mon sché­ma. »

L’an­cien maire d’Aixe­sur­Vienne ayant je­té l’éponge, Jean­Paul De­na­not n’a vi­si­ble­ment pas eu le choix. Un pre­mier man­dat aux dé­buts re­la­ti­ve­ment calmes, puis un se­cond, plus mou­ve­men­té… « J’ai eu des pro­blèmes de san­té, et puis j’ai dû gé­rer le dé­part de la gauche de la gauche de notre ma­jo­ri­té. Un di­vorce pré­mo­ni­toire si l’on en croit ce qui se passe au­jourd’hui au ni­veau na­tio­nal… »

La réus­site bri­sée des so­cia­listes

Mais c’était l’époque où les fron­tières ad­mi­nis­tra­tives col­laient en­core avec une cer­taine iden­ti­té ter­ri­to­riale. Au­jourd’hui, la ré­ forme de 2015 et sa nou­velle carte des ré­gions laissent Jean­Paul De­na­not tou­jours aus­si per­plexe, lui qui semble en­core cher­cher à com­prendre pour­quoi les so­cia­listes ont eux­mêmes bri­sé l’une de leurs plus belles réussites en terme d’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, is­sue des lois de dé­cen­tra­li­sa­tion de Fran­çois Mit­te­rand.

« Pour­quoi avoir créé les grandes ré­gions ? Je ne sais pas », sou­pire l’an­cien pré­sident du Li­mou­sin, comme s’il cher­chait la ré­ponse dans le re­gard de ses in­ter­lo­cu­teurs. Même pour les proches de Fran­çois Hol­lande, ce der­nier reste un mys­tère… « Il m’a té­lé­pho­né un soir et il m’a dit : “Jean­Paul, je vais fu­sion­ner les ré­gions ; que penses­tu de Poi­tou­Cha­rentes ?” Je lui ai ré­pon­du qu’il fal­lait une ou­ver­ture sur l’At­lan­tique, certes, mais que deux pau­vre­tés ne fe­raient pas une ri­chesse… » Quelques heures plus tard, une pre­mière ver­sion de la nou­velle carte est pa­rue : le Li­mou­sin se­rait bien avec Poi­tou­Cha­rentes, mais aus­si avec le Centre. « Là, rien n’al­lait plus, sou­rit l’ex­pré­sident de ré­gion. J’ai re­çu des di­zaines de coups de fils. Il fal­lait à tout prix évi­ter la ca­tas­trophe. »

Un 10 juin…

De­puis, la Nou­vel­leA­qui­taine a em­por­té le Li­mou­sin vers un nou­veau des­tin et Jean­Paul De­na­not a choi­si le 10 juin 2018 pour quit­ter la vie po­li­tique. Sa pré­sence à la cé­ré­mo­nie d’Ora­dour de­vrait être sa der­nière sor­tie of­fi­cielle, après Tulle, la veille.

Ce ha­sard de ca­len­drier ­ qui n’en est pas tout à fait un ­, s’ins­crit dans une sym­bo­lique évi­dente pour un homme dont l’itinéraire est in­trin­sè­que­ment lié au Li­mou­sin, à son iden­ti­té et à sa mé­moire col­lec­

tive.

C’est non loin d’ici, à Fey­tiat, dont il fut aus­si le maire de 1992 à 2004, que ce na­tif de Bois­seuil (son père était ma­çon) s’est en­ga­gé en po­li­tique dans le sillage de son in­ves­tis­se­ment au sein de l’équipe de foot. De­puis sa pre­mière adhé­sion au par­ti en 1964, il n’a ja­mais quit­té le PS. « Quand on est jeune, ce qui at­tire le plus dans la gauche, c’est le sens du col­lec­tif. »

Mais le col­lec­tif est par­fois mis à rude épreuve… Cet an­cien pro­fes­seur agré­gé en sciences phy­siques, qui fut aus­si conseiller au­près du rec­teur à l’époque où l’ac­tuelle Garde des Sceaux était jus­te­ment rec­trice de l’aca­dé­mie de Li­moges, pour­rait bien avoir per­du quelques illu­sions de jeunesse… « C’est vrai, la po­si­tion de Ni­cole Bel­lou­bet me sur­prend au­jourd’hui, ad­me­til. Elle était très en­ga­gée au PS et par la suite c’est Jean­Pierre Bel qui l’avait nom­mée au Conseil consti­tu­tion­nel. Il est dif­fi­cile de com­prendre ce qu’elle fait là. »

Sur la dé­li­cate ques­tion du par­cours si­nueux d’Em­ma­nuel Ma­cron, il semble hé­si­ter… « Fran­çois Hol­lande a été dé­pas­sé par sa créa­ture… », souffle­t­il, amer. JeanPaul De­na­not n’en di­ra guère plus, lui qui, dit­on, a tou­jours pré­fé­ré lais­ser écla­ter ses co­lères en pri­vé ou sur les stades de foot, plu­tôt que sur le ter­rain mé­dia­tique… ■

« Je n’avais pas pré­vu de pré­si­der la Ré­gion, ce n’était pas dans mon sché­ma »

« Quand on est jeune, ce qui at­tire le plus dans la gauche, c’est le sens du col­lec­tif »

PHO­TO STÉ­PHANE LE­FÈVRE

RE­TOUR AUX SOURCES. Après des mois pas­sés à dé­fendre la mise en place d’une po­li­tique mi­gra­toire com­mune, ou à plai­der pour une Eu­rope de la dé­fense qui fait cruel­le­ment dé­faut, Jean-Paul De­na­not tire sa ré­vé­rence.

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