De quoi s‘ar­ra­cher les che­veux par­fois

En at­ten­dant de faire son pre­mier mar­ché, Jé­ré­mie tra­vaille entre deux averses

La Montagne (Creuse) - - De La Terre Á La Une - Sé­ve­rine Per­rier

Le temps n’est pas for­cé­ment pro­pice au tra­vail dans les champs, ni trop bon pour le mo­ral. Il y a eu des pe­tits mo­ments de mou dans la tête de Jé­ré­mie Las­font à la pe­tite ferme du Pon­ty : toute cette éner­gie à dé­pen­ser pour ne pas en gas­piller jus­te­ment mais pour que d’autres en pro­fitent. Heu­reu­se­ment, ça n’a pas du­ré. Le mo­ral est re­ve­nu. Un peu plus sû­re­ment que le so­leil.

On l’a quit­té le mois der­nier en train de plan­ter les pa­tates, on le re­trouve pas loin de s’ar­ra­cher les che­veux. Dans son champ de pa­tates tou­jours où, entre deux averses, Jé­ré­mie butte, désherbe et trouve bien tou­jours une ou deux pierres à ra­mas­ser. Le temps n’aide pas à gar­der le mo­ral et « quand tu com­mences à t’in­té­res­ser au ra­tio éner­gie dé­pen­sée et temps ga­gné, entre l’éner­gie d’un mo­teur et la puis­sance de tes pe­tites mains : tu pleures. Quand j’écoute les gars se plaindre du prix du ga­soil qu’ils mettent dans leur trac­teur, fran­che­ment, t’as juste en­vie de leur dire : “Vous plai­gnez pas, c’est de l’éner­gie pas chè­

re”. Tout ça, ça te fout un pe­tit coup au mo­ral. Tu te de­mandes pour­quoi tu t’en­qui­quines avec tes deux che­vaux. Quand, en plus, tu tombes sur un des­sin ani­mé belge qui ex­plique aux en­fants le comment et le pour­quoi de l’éner­gie, qu’en ré­su­mé, si tu n’en consommes pas c’est pour per­mettre à quel­qu’un d’autre d’en pro­fi­ter et que ton ga­min, qui est en pleine pé­riode des pour­quoi, te pose des ques­tions, ben, tu t’en poses aus­si… »

« Si tu fais tout ça, c’est pour demain »

Mais dans son champ, Jé­ré­mie n’a pas lâ­ché ses ju­ments. Il n’a pas re­brous­sé che­min avec sa vieille char­rue pour l’at­te­ler à un trac­teur. Dans le champ, on en­tend tou­jours les « Yo, yo, al­lez les filles. Yop. On avance ». Pas de bruit de mo­teur.

Une phi­lo­so­phie, des convic­tions, ça ré­siste à tout. Même à un pe­tit coup au mo­ral. « Après, tu te dis que si tu fais tout ça, c’est pour demain. Pour ton ga­min aus­si. Pour pas qu’il te le re­proche un jour. Oui, bien sûr, tout ça te met un pe­tit coup au mo­ral parce que tu te casses la né­nette pour que d’autres en pro­fitent mais si tu le fais, c’est aus­si pour res­ter droit dans tes bottes. »

Droit dans ses bottes, Jé­ ré­mie l’est tou­jours. Même cour­bé pour désher­ber les oi­gnons, les maïs, les sa­lades, les cour­gettes ou en­core les to­pi­nam­bours.

Droit dans ses bottes der­rière l’une des ju­ments, pour but­ter les pa­tates. Obli­ga­toire pour qu’elles sortent bien. « Nor­ma­le­ment, il faut les but­ter plu­sieurs fois pour les re­chaus­ser si­non elles au­ront du mal à se dé­ve­lop­per et elles se­ront moins belles. Pour qu’elles soient bien rondes, il faut du souple. Il ne faut sur­tout pas que ça croûte. Là, avec le temps qu’il fait, ce n’est pas évident. Il pleut pen­dant des jours puis il fait très chaud… ».

Alors, Jé­ré­mie désherbe. Butte. Désherbe en­core. « Oui, là, c’est vrai­ment de l’en­tre­tien. Il faut dé­jà pré­pa­rer l’an­née pro­chaine. Quand je gratte les oi­gnons, c’est pa­reil : il faut lais­ser le moins de mau­vaise herbe pos­sible. Et quand tu grattes, il y a tou­jours un ou deux cailloux qui re­montent. Mais là, oui, ça com­mence à être propre. »

Et dans les champs, ça com­mence à res­sem­bler à quelque chose : pour le pre­mier mar­ché pré­vu d’ici la fin du mois, oui, il y au­ra de quoi rem­plir la char­rette avant de rem­plir les pa­niers.

Bon, les ra­dis ont bien été un peu en­va­his par les al­tises (*) mais ça ser­vi­ra de le­çon pour l’an­née pro­chaine : « Il fau­dra que je mette un fi­let. »

Les do­ry­phores ? Les coc­ci­nelles s’en chargent

Le pre­mier mar­ché est pré­vu d’ici la fin du mois

Pas d’en­va­his­seurs par contre à si­gna­ler du cô­té des pa­tates : « Je n’ai pas de do­ry­phores. Comme j’ai beau­coup de coc­ci­nelles, elles sont à l’af­fût des oeufs. Je suis tran­quille. »

Oui, des fois, il y a de quoi s’ar­ra­cher les che­veux à tra­vailler seul der­rière les che­vaux. Mais dans le champ, là, juste à cô­té, il y a des co­que­li­cots comme on n’en voit plus guère. Et ça, c’est bien le signe qu’il n’y a ni en­grais, ni pes­ti­cide, ni gly­pho­sate (lire par ailleurs). Et rien que pour ça, ça vaut le coup de se cas­ser la né­nette : la na­ture, elle, est re­con­nais­sante. ■

(*) Mi­nus­cule co­léo­ptère sau­teur.

MATHIEU TIJERAS

ÇA S’EN­TRE­TIENT. But­ter les pa­tates, désher­ber, ra­mas­ser en­core quelques cailloux au pas­sage : à la pe­tite ferme du Pon­ty, l’heure est à l’en­tre­tien.

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