Fran­çois Ville­roy de Gal­hau, gou­ver­neur de la Banque de France

LE GOU­VER­NEUR DE LA BANQUE DE FRANCE ANA­LYSE LA SI­TUA­TION ÉCO­NO­MIQUE

La Montagne Entreprendre - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par Fran­çois Des­noyers

Son ana­lyse de la si­tua­tion éco­no­mique.

La re­prise est là mais elle doit être conso­li­dée. Pour ce faire, le gou­ver­neur de la Banque de France, Fran­çois Ville­roy de Gal­hau, pointe les ur­gences du mo­ment. Par­mi elles : don­ner aux PME les moyens de leur crois­sance.

La Mon­tagne En­tre­prendre : Une dé­ci­sion quant à un éven­tuel trans­fert de l’ac­ti­vi­té de l’im­pri­me­rie de la Banque de France de Cha­ma­lières vers ce­lui de Vic-le-comte (Puy-de-dôme) était at­ten­due fin 2015. Pour­quoi a-t-elle été re­pous­sée ?

Fran­çois Ville­roy de Gal­hau : Nous avons dé­jà dé­ci­dé d’in­ves­tir 75 M€ à la pa­pe­te­rie à Vic-le-comte, qui va de­ve­nir un pôle eu­ro­péen ma­jeur en dou­blant sa pro­duc­tion. Et nous sommes heu­reux d’em­ployer au­jourd’hui plus de 900 per­sonnes dans le Puy-deDôme. Sur l’im­pri­me­rie, c’est une dé­ci­sion très lourde, à la­quelle des in­ves­tis­se­ments consé­quents sont as­so­ciés. Nous avons donc sou­hai­té avoir le temps d’une ana­lyse en pro­fon­deur. Il y a au­jourd’hui des li­mites à la mo­der­ni- sa­tion de l’im­pri­me­rie de Cha­ma­lières. Il faut donc com­prendre com­ment amé­lio­rer en­core notre ef­fi­ca­ci­té sur ce site ou sur ce­lui de Vic-le-comte. Nous nous sommes don­né jus­qu’à la fin 2016 pour prendre la meilleure dé­ci­sion. Nous avons tou­te­fois dé­jà une cer­ti­tude : celle de vou­loir gar­der une ex­per­tise in­dus­trielle tant sur la pa­pe­te­rie que sur l’im­pri­me­rie, alors que d’autres banques cen­trales ont choi­si à l’in­verse de sous-trai­ter la fa­bri­ca­tion des billets. Nous sommes d’ailleurs fiers du rôle joué par la France, donc par nos sites du Puy-de-dôme, dans la mise au point du nou­veau billet ul­tra sé­cu­ri­sé de 20 eu­ros. Cha­ma­lières a im­pri­mé 44% des billets pour la zone eu­ro. C’est un atout, qui a son co­rol­laire : l’obli­ga­tion d’être le plus per­for­mant pos­sible pour conser­ver la meilleure ex­per­tise.

LME : Par­lons de la conjonc­ture éco­no­mique fran­çaise. Quel re­gard le gou­ver­neur de la Banque de France por­tet-il sur elle ?

FVDG : La si­tua­tion fran­çaise, comme

celle de la zone eu­ro, est celle d’une re­prise confir­mée, mais pro­gres­sive et en­core trop li­mi­tée. Dans l’hexa­gone, nous de­vrions avoir at­teint entre 1,1% et 1,2 % en 2015 (contre 0,2 % seule­ment en 2014), et pré­voyons 1,4 % pour 2016 et 1,6 % pour 2017. Cette amé­lio­ra­tion reste in­suf­fi­sante. Il faut al­ler plus loin pour avoir une re­prise créa­trice d’em­plois - on es­time que le chô­mage com­mence à re­cu­ler au-de­là de 1,5 % de crois­sance du PIB. Ce­la passe en par­ti­cu­lier par l’in­ves­tis­se­ment des en­tre­prises qui doit trans­for­mer ce « mieux conjonc­tu­rel » en une re­prise du­rable et forte.

LME : Les en­tre­prises, jus­te­ment. Pen­sez-vous que le pro­fil des so­cié­tés fran­çaises soit au­jourd’hui adap­té pour ac­com­pa­gner une re­prise ?

FVDG : Notre tis­su de PME sur nos ter­ri­toires (en­vi­ron 140.000) est un vrai atout. L’éco­no­mie fran­çaise a une autre force : nous pos­sé­dons en­vi­ron 200 grandes en­tre­prises, soit beau­coup plus qu’en Ita­lie, et au­tant qu’en Al­le­magne. En re­vanche, nous avons une fai­blesse re­la­tive : nous ne dis­po­sons que de 5000 ETI (ndlr : En­tre­prises de taille in­ter­mé­diaire, de 250 à 4999 sa­la­riés), soit qua­si­ment trois fois moins qu’en Al­le­magne. Nous de­vons donc ai­der nos PME à gran­dir, no­tam­ment par le fi­nan­ce­ment en fonds propres, pour avoir da­van­tage D’ETI tour­nées vers l’in­ves­tis­se­ment, l’in­no­va­tion, mais aus­si vers l’ex­por­ta­tion, do­maine dans le­quel nous ac­cu­sons un re­tard par rap­port à nos voi­sins eu­ro­péens.

LME : Quels sont, à vos yeux, les le­viers prio­ri­taires pour fa­vo­ri­ser la crois­sance de ces en­tre­prises ?

FVDG : La ba­taille de la crois­sance et de l’em­ploi se ga­gne­ra dans chaque en­tre­prise, sur le ter­rain. Il faut donc faire tout ce qui est pos­sible pour ren­for­cer les PME. Les en­tre­pre­neurs doivent être ai­dés par une sta­bi­li­té des règles mais aus­si par des ré­formes qui fa­vo­risent l’em­ploi. C’est l’es­prit du pacte de res­pon­sa­bi­li­té et de so­li­da­ri­té et du CICE (Cré­dit d’im­pôt pour la com­pé­ti­ti­vi­té et l’em­ploi). Il faut al­ler plus loin, sur le mar­ché du tra­vail, ou sur la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle. Les en­tre­pre­neurs ont aus­si des at­tentes sur le « choc de sim­pli­fi­ca­tion » lan­cé par le gou­ver­ne­ment. Il faut, le plus vite pos­sible, pas­ser des an­nonces aux faits.

LME : Vous ju­gez éga­le­ment cen­trale la ques­tion de l’ap­pren­tis­sage...

FVDG : D’après une en­quête que nous avons réa­li­sée avec les autres banques cen­trales, plus de 70 % des en­tre­prises fran­çaises di­saient avoir des dif­fi­cul­tés de re­cru­te­ment et ne par­ve­naient pas à trou­ver le per­son­nel qua­li­fié dont elles avaient be­soin. Et ce­la sur la pé­riode 2010-2013, en pleine crise éco­no­mique ! Il s’agit hé­las du taux le plus éle­vé d’eu­rope. Sur ce point, la France est très en re­tard avec, no­tam­ment, un ap­pren­tis­sage trois fois moins déve-

lop­pé qu’en Al­le­magne et, de ma­nière glo­bale, un ap­pa­reil de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle qui n’est pas aus­si per­for­mant. Nous nous trou­vons face à une ex­cep­tion fran­çaise qui ap­pelle des ré­formes au­da­cieuses.

LME : Quel rap­port à l’en­tre­prise les Fran­çais en­tre­tiennent-ils ?

FVDG : Quelque chose a chan­gé po­si­ti­ve­ment au sein de la po­pu­la­tion. Les Fran­çais ont une image des en­tre­pre­neurs beau­coup plus po­si­tive qu’il y a quelques an­nées. Un son­dage, pa­ru en 2011, ré­vé­lait d’ailleurs que 2/3 des Fran­çais es­ti­maient que la pro­fes­sion d’en­tre­pre­neur consti­tuait un « bon choix de car­rière », soit le même ni­veau qu’aux États-unis et net­te­ment plus qu’en Al­le­magne ou au Royaume-uni. Cette évo­lu­tion est tout par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible par­mi les plus jeunes : nombre d’entre eux passent à l’acte en créant leur propre so­cié­té. Et de fait, on a consta­té une ac­cé­lé­ra­tion du rythme de créa­tion d’en­tre­prises en France, no­tam­ment dans la French Tech qui compte de belles réus­sites telles Blab­lacar ou Cri­teo. Ces suc­cès sont tou­te­fois por­teurs d’un vaste dé­fi pour la France : avoir la ca­pa­ci­té d’ac­com­pa- gner ces so­cié­tés et leur per­mettre de gran­dir. Car on constate au­jourd’hui que quand elles ont at­teint une cer­taine taille, elles font lar­ge­ment ap­pel à des ca­pi­taux amé­ri­cains.

LME : Dans ce sec­teur de la créa­tion d’en­tre­prise, la voie de l’ « ube­ri­sa­tion », qui re­pose sur la sup­pres­sion des in­ter­mé­diaires, est en plein dé­ve­lop­pe­ment. Est-ce une bonne nou­velle ou un dan­ger pour l’éco­no­mie fran­çaise ?

FVDG : C’est une réa­li­té qui com­porte, comme tout chan­ge­ment éco­no­mique, me­naces et op­por­tu­ni­tés. Cette éco­no­mie dés­in­ter­mé­diée peut en­traî­ner des des­truc­tions d’em­plois dans cer­tains sec­teurs, et, dans le même temps, en créer d’autres grâce à l’émer­gence de nou­velles en­tre­prises. Elle re­pose sur l’in­no­va­tion et on sait que c’est cette même in­no­va­tion qui fait avan­cer l’éco­no­mie. Ce­ci étant, il convient d’être at­ten­tif à un point es­sen­tiel : au fur et à me­sure que cette désintermédiation va se dé­ve­lop­per, elle doit s’in­té­grer dans l’éco­no­mie glo­bale. Il y a des règles du jeu, fis­cales, so­ciales, de concur­rence, et elles doivent être les mêmes pour tous les ac­teurs..

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