Le grand n’im­porte quoi

La Montagne (Haute-Loire) - - France & Monde -

Voi­là, c’était jeu­di soir et quel­qu’un a crié : « Mais c’est n’im­porte quoi ! ». Il a quit­té la pièce où la té­lé­vi­sion était béante sur un dé­bat po­li­tique.

Aus­si­tôt me suis­je in­ter­ro­gé sur cette no­tion com­mune du « n’im­porte quoi », éten­due au « n’im­porte qui » voire au « n’im­porte quand », ou en­core au « n’im­porte com­ment ». Cette fa­çon de tout ras­sem­bler dans un même vrac per­met d’évi­ter d’en­trer dans les dé­tails et de trop s’étendre sur les rai­sons et les ar­gu­ments des idées ou per­sonnes en pré­sence. Moi j’aime bien le « n’im­porte quoi ». Il est gri­sant, car il au­to­rise toutes les voies de tra­verse, toutes les idées sau­ gre­nues, toutes les op­po­si­tions in­édites. À force de res­ter dans les rails, les trains s’en­nuient. Ils ai­me­raient par­fois al­ler s’éga­rer sur les voies en­com­brées d’herbes folles. Sa­voir évo­luer dans ses idées comme dans ses amours, c’est aus­si gar­der la pos­si­bi­li­té de rê­ver, d’al­ler voir là où c’est in­ter­dit, d’es­sayer de pen­ser au­tre­ment.

Rien de pire que les prés car­rés, les places ré­ser­vées et les ha­bi­tudes confor­tables. Bou­ger sa tête, se per­sua­der que l’on peut faire le contraire de ce que l’on a long­temps pré­ten­du fait un bien fou. Alors « En marche ! » en­tonnent cer­tains ; « Dé­gage » clament d’autres…

Tout ce­ci est un grand n’im­porte quoi pour les es­prits sages et éru­dits, ceux qui se convainquent qu’il vaut mieux res­ter au­près de son arbre en at­ten­dant la lutte fi­nale plu­tôt que d’ou­vrir les yeux en écla­tant de rire sur les moindres pas­se­reaux, sur les coups de vent qui dé­coiffent et sur les ten­ta­tions amou­reuses in­opi­nées.

Faites donc un peu n’im­porte quoi au­jourd’hui ! Met­tez à l’en­vers vos cer­ti­tudes, jouez avec le bon­heur de vivre sans cal­cu­ler un re­tour sur in­ves­tis­se­ment.

Tout ce­ci – et plus en­core – est un ti­cket va­lable à com­pos­ter, en po­li­tique comme en lit­té­ra­ture, en ma­tière de vins comme dans les cou­leurs des chaus­sures, pour le moindre sen­ti­ment et la plus pe­tite perte de temps. Et pen­dant que vous lais­se­rez faire l’hu­meur iro­nique du n’im­porte quand, vous au­rez bonne conscience en son­geant que, par­tout dans les oreilles des ac­crocs aux en­gins nu­mé­riques, ils su­bissent ef­fec­ti­ve­ment, eux, un vrai n’im­porte quoi.

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