Journal in­time d’une ourse

La Montagne (Haute-Loire) - - Lemag -

Alors, les gars ? C’est qui la meilleure ? Fran­che­ment, avec mes 300 ki­los, je n’au­rais ja­mais ima­gi­né pou­voir vo­ler ! Et lorsque les hommes ont fait des­cendre ma cage au bout d’un fi­lin, de­puis l’hé­li­co­ptère, j’ai su ce que res­sen­taient les oi­seaux. Un luxe pour un ours ! Ré­sul­tat, je suis cre­vée. Je cher­che­rai une ta­nière de­main. Je vais d’abord som­no­ler un peu, après avoir man­gé un bout. Il pa­raît qu’ici, le li­chen est dé­li­cieux. Mais je ne suis pas folle, je n’irai pas cro­quer de bre­bis. J’ai vu, de­puis ma cage sus­pen­due dans le ciel, une grande ins­crip­tion peinte sur la route : « Guerre dé­cla­rée ». Trop sym­pa, le mes­sage de bien­ve­nue ! Au­tour, se te­ naient des trac­teurs, des bal­lots de paille et même des fu­sils. Ça sen­tait la tes­to­sté­rone et l’en­vie d’en dé­coudre – en­vers un ani­mal sans armes, qui n’a rien de­man­dé à per­sonne. La rou­tine.

J’ai beau être née fe­melle, je ne suis pas idiote : je sens que je dé­range. Alors que ma co­pine Pa­lou­ma, ar­ri­vée dans les Py­ré­nées en 2006, avait eu droit au bat­tage mé­dia­tique, moi, j’ai droit aux bat­tues d’ef­fa­rou­che­ment ! Ce n’est pas pour rien que le mi­nistre de la Tran­si­tion éco­lo­gique, Fran­çois de Ru­gy, a or­ga­ni­sé mon trans­fert en toute dis­cré­tion. Par­don, mon­sieur le mi­nistre, mais faire pla­ner une ourse, on a vu plus dis­cret… Bref. Si j’ai bien com­pris, il va fal­loir que je fasse des bé­bés, et sur­tout, que j’ap­prenne à ne pas dé­ci­mer les trou­peaux. Oh, tiens, mes na­rines fré­missent, je sens l’odeur d’un ca­bri. Non, non, il ne faut pas. Je vais me ra­battre sur des au­bé­pines. Comme ça, je n’em­bête per­sonne. Oooooh, cette dé­li­cieuse odeur de chair fraîche, c’est si dur ! Et le ca­bri qui se rap­proche ! Je m’éloigne. Bon sang, ces mas­sifs sont plus es­car­pés que mes mon­tagnes slo­vènes !

Je me dé­pêche, je grimpe, man­que­rait plus que je me fasse mal voir, à peine ar­ri­vée. J’y pense : il n’a pas un chien, Em­ma­nuel Ma­cron ? Nom­mé Ne­mo ? J’ai ouï dire que les pré­si­dents fran­çais avaient une tra­di­tion, celle de ré­in­tro­duire l’es­pèce ca­nine au Châ­teau. Au fond, l’Ély­sée, pour les chiens, c’est un peu leur val­lée d’Aspe. Tant qu’on y est, on ne pour­rait pas ré­in­tro­duire plein de choses, et pas seule­ment mon es­pèce, et pas uni­que­ment dans les Py­ré­nées ?

Par exemple, ré­in­tro­duire un peu de dé­li­ca­tesse dans les rap­ports hommes­femmes, de di­gni­té dans les jeux té­lé­vi­sés, de tact à la Mai­son Blanche, de calme sous le crâne de Boo­ba (je sais, il a un pré­nom d’our­son de des­sin ani­mé…) ? Un peu de vivre­en­semble ne fe­rait pas de mal, et no­tam­ment à ces fu­rieux qui ar­borent des tee­shirts « Non aux ours ». De­puis ma cage du ciel, j’au­rais bien bran­di une ban­de­role « Non aux hu­mains », tiens ! ■

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