Clermont, chro­nique d’une ville en guerre

La Montagne (Issoire) - - Grand Angle Région - Jean-Paul Gon­deau

Le 1er août 1914, alors que le ci­né­ma Le No­vel­ty pro­jette « Les gaie­tés de l’es­ca­dron » (!), le toc­sin des églises rompt l’or­di­naire du jour : c’est la mo­bi­li­sa­tion gé­né­rale. Cin­quante mois plus tard, l’in­ter­mi­nable mas­sacre au­ra ex­ter­mi­né 2.884 jeunes Cler­mon­tois. La sub­stance d’une ville…

Douces choses de la vie ce 1er août 1914 : la tem­pé­ra­ture est de sai­son (30°), le ciel sans nuage. Au ca­si­no de Royat, Mi­reille, l’opé­ra de Gou­nod, est à l’af­fiche et au No­vel­ty, le grand ci­né­ma de Clermont, est pro­je­té Les gaie­tés de l’es­ca­dron. Grin­çante coïn­ci­dence… À 16 h 30 éclate le tin­ta­marre des cloches des églises qui battent le toc­sin pour ap­pe­ler à la mo­bi­li­sa­tion gé­né­rale.

Aux en­trées de la poste, de la mai­rie, de la pré­fec­ture et de la gare viennent d’ap­pa­raître 409 af­fiches de mo­bi­li­sa­tion. Le jour­nal Le Mo­ni­teur du Puyde­Dôme se fe­ra une fier­té d’in­di­quer que « pas une n’a été dé­chi­rée ».

Alors que donnent les clai­rons et les tam­bours dans les quar­tiers du 92e RI, du 53e d’ar­tille­rie et du 3e chas­seurs, l’ef­fer­ves­cence gagne la place de Jaude, la rue Neuve et le bou­le­vard De­saix où la foule chante « La Mar­

seillaise » et crie « À Ber­lin ! » Le maire, le doc­teur Er­nest­Charles Vi­ge­naud, fé­li­cite la po­pu­la­tion pour « son calme et son éner­gie ».

Dans son jour­nal L’Ami du peuple, Alexandre Va­renne titre un édi­to­rial fa­ta­liste : « Vive la paix quand même ! » Edouard Mi­che­lin at­tri­bue une « gra­ti­fi­ca­tion » à ses 3.500 em­ployés (sur 5.000) qui re­vêtent l’uni­forme.

Les pre­miers sol­dats à « y al­ler » sont les chas­seurs du 3e, le 5 août. Sur le quai de la gare, des ef­fu­sions et des larmes mais « au­cun cri, au­cun tu­multe », rap­porte L’Ave­nir. Cha­cun croit ou veut croire que la guerre se­ra ache­vée à Noël. Pauvres d’eux ! Le 9 août, der­rière « Mar­quis », le chien mas­cotte en­ru­ban­né du ré­gi­ment, les 3.500 hommes du 92e dé­filent, une fleur à leur fu­sil, avant de prendre le train pour les Vosges.

Ce n’est pas la guerre en den­telles que ra­content les jour­naux mais l’ir­ré­sis­tible charge d’une ar­mée sans obs­tacles. « Nos troupes conti­nuent d’avan­cer », plas­tronne Le Mo­ni­teur du 10 août, « les Fran­çais dé­boulent en Al­sace­Lor­raine », trom­pette L’Ave­nir du 19 août.

L’eu­pho­rie gagne les es­prits. « Noël à Ber­lin ! », clament de jeunes gens en pa­voi­sant les sta­tues de De­saix et de Ver­cin­gé­to­rix. Moins glo­rieuse cette chasse à leurs conci­toyens por­teurs d’un nom à conson­nance ger­ma­nique… Tous vic­times de har­cè­le­ment et d’in­sultes, au point que Re­né Sta­sh­ling, qui di­rige la taille­rie de Royat, fait sa­voir par jour­naux in­ter­po­sés que l’éta­blis­se­ment est « sa pro­prié­té et non une so­cié­té al­le­mande ».

Émeute au mar­ché

De la gare à l’Hô­tel­Dieu, 6.000 per­sonnes « ac­cueillent » le 18 août les 125 pre­miers pri­son­niers al­le­mands en leur ar­ra­chant leurs casques à pointe « pour en faire des sou­ve­nirs ». Le 22 août, 45 wa­gons ra­mènent du front 480 sol­dats fran­çais bles­sés.

De 70.000 ha­bi­tants avant­guerre, Clermont passe à 175.000 en 1915. Sont ar­ri­vés, se­lon le dé­compte pré­fec­to­ral, 1.417 Belges, 144 Al­sa­ ciens­Lor­rains, 2.954 « Fran­çais » (NDLR : no­tez le dis­tin­guo avec les Al­sa­ciens­Lor­rains !) et 1.053 « non­as­sis­tés ».

De­vant l’af­flux des bles­sés, tant al­le­mands que fran­çais, et de 10.000 ma­lades, tant ci­vils que mi­li­taires, l’Hô­tel­Dieu et l’hô­pi­tal gé­né­ral ne peuvent suf­fire. L’ar­mée ré­qui­si­tionne une ving­taine d’écoles, col­lèges, ly­cées et hô­tels. Mi­che­lin ins­talle aux Carmes une am­bu­lance de 300 lits.

En avril 1915, des mé­na­gères dé­clenchent une émeute au mar­ché SaintPierre : le beurre flirte avec les 15 francs le ki­lo (soit en­vi­ron 45 €) et le pot­au­feu coûte 1,10 franc la livre (4 € d’au­jourd’hui). L’Ave­nir ac­cuse « les femmes des mo­bi­li­sés, bé­né­fi­ciaires d’al­lo­ca­tions, qui ré­clament des mor­ceaux de choix ». Et de blâ­mer ces friandes d’es­ca­lopes et de cô­te­lettes qui font mon­ter les prix : « Or, c’est les mor­ceaux de la bour­geoi­sie. »

En juin, un mys­té­rieux ani­mal saigne les pou­lets et les chats dans le quar­tier de l’an­cienne pou­drière. La bête du Gé­vau­dan au­rait­elle fait des pe­tits ? Un chas­seur fi­nit par l’abattre et le di­rec­teur du jar­din Le­coq se de­mande si les Cler­mon­tois n’ont pas des ori­gines mar­seillaises : il a iden­ti­fié un ba­nal ra­ton la­veur.

La ville est ani­mée toute la sainte jour­née grâce aux « ré­fu­giés, of­fi­ciers, per­mis­sion­naires, voyous et pé­ri­pa­té­ti­ciennes ». Le 7 juin 1917, Clermont est dé­vas­té par un orage apo­ca­lyp­tique qui ouvre un tor­rent de boue de la place Royale à la place de Jaude. On craint un trem­ble­ment de terre et Mi­che­lin se sent même obli­gé de dé­men­tir par voie de presse : « Le fait est faux ».

Un ca­mion­ci­terne ex­plose dans la nuit du 19 juillet 1918 à la gare des Gra­vanches, en­traî­nant place de Jaude des femmes en pei­gnoir et des hommes à va­lises qui s’an­goissent d’un bom­bar­de­ment. Le 26 sep­tembre, le maire af­firme que la meur­trière grippe es­pa­gnole, ap­pa­rue au prin­temps, est « en­rayée » mais il est in­ca­pable de pré­ci­ser le nombre de Cler­mon­tois dé­cé­dés. Le 11 no­vembre à 10 heures, en pleine foire de la Saint­Mar­tin, les cloches ca­rillonnent, les dra­peaux fleu­rissent, « la guerre est fi­nie ! », « vive la France ! », les fan­fares ita­liennes, fran­çaises et amé­ri­caines, l’har­mo­nie des usines Ber­gou­gnan fendent la mul­ti­tude en jouant « La Mar­seillaise » et l’hymne amé­ri­cain.

Le 19 no­vembre, le con­seil mu­ni­ci­pal re­bap­tise la rue de l’Hô­tel­Dieu qui de­vient rue Georges­Cle­men­ceau, la place de la Ca­thé­drale place de la Vic­toire et la rue Nou­vel­lede­Jaude rue Ma­ré­chalFoch. « Et pour­quoi ne pas ap­pe­ler la place d’Es­pagne place du Ma­ré­chal­Pé­tain ? », sug­gé­re­ront cer­tains. Vingt­deux ans avant la dé­rive col­la­bo­ra­tion­niste du vain­queur de Ver­dun, la de­mande al­lait de soi. ■

Le 7 juin 1917, un orage apo­ca­lyp­tique

COL­LEC­TION PHOTOTHÈQUE 63

DÉ­PART EN FAN­FARE. Le 9 août 1914, c’est au tour des 3.500 sol­dats du 92e RI de par­tir pour les Vosges. Ils dé­filent dans les rues (ici à l’angle de la rue Bla­tin et de la place de Jaude), mu­sique en tête, leur chien mas­cotte « Mar­quis » en­ru­ban­né et pom­pon­né pour la cir­cons­tance.

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