À Hen­ri Mor­dacq, la pa­trie et Clermont en­fin re­con­nais­santes

La Montagne (Issoire) - - Grand Angle Région - Jean-Paul Gon­deau

Ne cher­chez pas une rue, en­core moins une sta­tue d’Hen­ri Mor­dacq. Dans un pays si prompt à im­mor­ta­li­ser ses mi­li­taires, cet of­fi­cier cler­mon­tois, émi­nence grise de Cle­men­ceau, brille par son ou­bli au pan­théon des uni­formes.

Et plus hum­ble­ment dans les mé­moires d’Au­vergne et de Clermont où il est né le 12 jan­vier 1868, rue de l’Hô­telDieu, de­ve­nue en 1919 rue… Georges­Cle­men­ceau. « Mor… quoi ? » Mais l’his­toire n’est ja­mais écrite une fois pour toutes : grâce à l’obs­ti­na­tion d’un cher­cheur ama­teur, Jean­Paul Fon­ta­non, et de la pré­si­dente des Amis du Vieux Clermont, Anne­So­phie Si­mo­net, une plaque au nom du gé­né­ral se­ra dé­voi­lée ce ma­tin au 22 de la rue Cle­men­ceau.

Car Jean­Jules­Hen­ri Mor­dacq n’est pas un gé­né­ral de plus dans l’in­fi­nie ga­laxie des étoi­lés im­mé­mo­riaux. Il fut le chef du ca­bi­net mi­li­taire de Cle­men­ceau et il eut le pe­tit bon­heur de le ré­veiller le 11 no­vembre 1918 pour lui an­non­cer l’ar­mis­tice. « Je suis mi­nistre de la Guerre mais c’est vous qui vous en oc­cu­pe­rez », l’avait ain­si choi­si l’in­trai­table « père la Vic­toire ». On me­su­re­ra la va­leur du com­pli­ment si l’on sait que le Tigre avait l’hu­mour mor­dant et consi­dé­rait que « la guerre était chose trop sé­rieuse pour la confier à des mi­li­taires. »

Une balle en plein coeur

Il faut dire que Mor­dacq avait le chic pour en­chan­ter les bâ­tis­seurs de lé­gende. Deux fois bles­sé, cou­su de mé­dailles et de ci­ta­tions… Pé­tain van­te­ra son « to­tal mé­pris du dan­ger ».

Le 1er sep­tembre 1914, à la­tê­te­du159e RI,il n’au­rait dû la vie qu’à sa Lé­gion d’hon­neur sur la­quelle ri­coche une balle ex­pé­diée en plein coeur. Vé­ri­té ou ga­lé­jade ? En avril 1915, la pre­mière at­taque au gaz est pour sa 90e bri­gade. À ses hommes désem­pa­rés, son mot d’ordre est digne de Cle­men­ceau : « Pis­sez dans votre mou­choir et met­tez­vous le sous le nez ! »

Hé­ri­tier des gro­gnards de l’em­pire, Mor­dacq avait la cri­tique sans contours. Tou­jours en 1915, il écri­vit à Cle­men­ceau une lettre abra­sive où il étrillait les « of­fi­ciers bre­ve­tés des grands états­ma­jors (qui) passent leur temps à dé­bi­ner ceux qui se battent et à chan­ger chaque jour d’uni­formes de teinte dif­fé­rente comme de vul­gai­ res grues. » On a com­pa­ru de­vant le con­seil de guerre pour moins que ça !

S’il dé­fen­dra en 1914 le port des pan­ta­lons rouges qui ré­dui­saient les sol­dats fran­çais à des cibles de fête fo­raine, le gé­né­ral Mor­dacq se mon­tre­ra mieux ins­pi­ré dans son in­jonc­tion au gou­ver­ne­ment en 1912 : « Ne lais­sez pas ré­pandre dans la na­tion l’idée que la pro­chaine guerre se ter­mi­ne­ra sû­re­ment après la pre­mière grande ba­taille. La vic­toire fi­nale re­vien­dra cer­tai­ne­ment au peuple le plus te­nace. »

Anec­dote édi­fiante : Mor­dacq fut un of­fi­cier à vi­sion stra­té­gique et po­li­tique qui fut l’un des maîtres à pen­ser du gé­né­ral de Gaulle par son sou­tien à la mé­ca­ni­sa­tion de l’ar­mée comme par la qua­li­té de son en­sei­gne­ment à l’École de guerre. Mor­dacq ne fut pas pour au­tant écou­té par ses pairs quand il pré­dit que l’ar­mée al­le­mande en­va­hi­rait la France par la Bel­gique. Com­man­dant l’ar­mée d’oc­cu­pa­tion du Rhin en 1924, il dé­mis­sion­na un an plus tard pour dé­non­cer la « po­li­tique d’aban­don » du gou­ver­ne­ment Poin­ca­ré. « Voyons les réa­li­tés en face. L’Al­le­magne n’a qu’une idée, la re­vanche. »

Dé­ci­dé­ment voué à jouer les Cas­sandre, le gé­né­ral cler­mon­tois clai­ron­ne­ra en 1938 que « les Al­le­mands ne com­met­tront pas la faute stra­té­gique de se lan­cer contre la ligne Ma­gi­not ». Et d’ajou­ter, ter­rible pré­mo­ni­tion : « Il ne faut pas se faire d’illu­sion, les grands chefs al­le­mands en­tendent l’em­ploi de tous les moyens ima­gi­nables pour ar­ri­ver à vaincre : em­ploi de gaz as­phyxiants, guerre sous­ma­rine sans res­tric­tion, mas­sacre de non­com­bat­tants par bombes ou même par de simples fu­sillades ».

Hos­tile aux per­sé­cu­tions an­ti­sé­mites et ac­cu­sé lui­même d’être juif par l’inef­fable Cé­line, il se se­rait sui­ci­dé en se je­tant dans la Seine le 12 avril 1943. Beau­coup en doutent et parlent d’exé­cu­tion… Au ci­me­tière de Mont­par­nasse, sa tombe voi­sine celle de Drey­fus. ■

Une plaque à son nom, rue… Geor­gesC­le­men­ceau

REPRODUCTION FRED MARQUET

CRI­TIQUE. Hé­ri­tier des gro­gnards de l’Em­pire, le gé­né­ral cler­mon­tois avait la cri­tique sans contours en étrillant les « of­fi­ciers bre­ve­tés ».

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