La le­çon de chant de Ma­ria Cal­las

Ma­ria Cal­las, la « su­per­di­va » adu­lée par tous et tra­hie par son seul amour, est morte il y a tout juste qua­rante ans. La puis­sance du drame de sa vie est­elle à la hau­teur du charme de sa voix ?

La Montagne (Thiers-Ambert) - - Lemag' - Pierre-Oli­vier Feb­vret

Pierre Thi­rion Val­let, di­rec­teur gé­né­ral et ar­tis­tique du centre ly­rique Cler­mont­Au­vergne, ne cache pas sa pas­sion pour Ma­ria Cal­las. Il sait s’en nour­rir comme s’en pré­ser­ver. Il est l’au­teur d’une bio­gra­phie de la plus cé­lèbre des di­vas (Ma­ria Cal­las, les an­nées fran­çaises), fruit no­tam­ment de ses échanges avec Jea­nine Reiss, grande dame de chant qui a ac­com­pa­gné vo­ca­le­ment et ami­ca­le­ment « La Cal­las » pen­dant les dix der­nières an­nées de sa vie.

« J’y vais dou­ce­ment. Parce que je ne vou­drais pas me rendre ma­lade, neu­ras­thé­nique. Elle est pour moi un per­son­nage de ro­man et j’ai en­vie que le livre de sa vie se fi­nisse bien. Mal­heu­reu­se­ment… »

Fin tra­gique

Ma­ria Cal­las est morte à Pa­ris il y a qua­rante ans, le 16 sep­tembre 1977 à l’âge de 53 ans seule­ment. « On ne sau­ra pas si elle s’est lais­sée mou­rir. La voix est res­tée pré­sente jus­qu’à la fin. C’est ner­veu­se­ment qu’elle a lâ­ché prise. » Une fin tra­gique qui a tou­ché l’in­cons­cient col­lec­tif.

« Très ex­po­sée mé­dia­ti­que­ment, elle a fi­na­le­ment gar­dé peu de se­crets. C’était juste une femme fol­le­ment amou­reuse d’un homme qui l’a aban­don­née. Mais elle avait aus­si beau­coup d’hu­mour, sa­vait bien cui­si­ner, ai­mait re­ce­voir ses amis et qui, pour la pe­tite his­toire, ne vou­lait pas montrer ses jambes et par consé­quent jouer Car­men… »

Elle était une ra­re­té ac­ces­sible, ar­ri­vée à une époque de dif­fu­sion nou­ velle : « Quand elle a don­né son concert en Eu­ro­vi­sion à la fin des an­nées 50 à l’opé­ra de Pa­ris, le temps s’est ar­rê­té : tout le monde était de­vant sa té­lé… Pour se lais­ser em­por­ter par sa beau­té, son par­cours, sa voix. »

Avant de connaître l’amour et ce qui de­vien­dra le drame Onas­sis, Ma­ria Cal­las était dé­jà une grande tra­gé­dienne. Dès 1955, elle a éclip­sé les so­pra­nos co­lo­ra­ture. Elle a ame­né le drame au plus haut niveau, ré­in­ven­té Lu­cia di Lam­mer­moor, offert une Tos­ca de ré­fé­rence.

« Elle avait une grande voix. Je l’aime beau­coup mais je n’écoute pas que Cal­las. Il m’ar­rive de me pri­ver vo­lon­tai­re­ment de sa voix pour ne pas m’en­fer­mer dans son uni­vers. Elle a une éten­due ex­cep­tion­nelle sur trois oc­taves, un timbre im­mé­dia­te­ment re­con­nais­sable qu’elle a es­sayé de po­lir toute sa vie. Elle avait sur­tout cette ca­pa­ci­té de ne pas en faire uni­que­ment une grande voix, se di­sant : “oui j’ai un bo­lide mais je peux aus­si al­ler à 30 ki­lo­mètres/ heure pour lais­ser ex­plo­ser l’ex­pres­si­vi­té”. Elle l’a uti­li­sé comme une vé­ri­table mu­si­cienne qui peut al­lé­ger, vo­ca­li­ser. On ne pen­sait pas que ce type de voix était ca­pable de le faire. Elle est en­core de­vant toutes les autres, y com­pris Ne­treb­ko ou Yon­che­va dont cer­taines vo­ca­li­sa­tions sont en­core pa­taudes, lourdes. »

Entre 1958 et 1959, c’est donc la ren­contre avec cet homme qui lui fait voir autre chose que le tra­vail. Cette par­tie per­son­nelle de sa vie – dé­jà mar­quée par le re­jet de sa mère – l’a com­plè­te­ment in­fluen­cée pour la scène. Le drame a qua­si­ment cru­ci­fié son en­vie d’al­ler sur scène. Elle s’est don­né des contraintes ».

Pierre Thi­rion­Val­let ne veut re­te­nir que « le per­son­nage mo­derne, dans son in­ter­pré­ta­tion et dans son in­té­gri­té. Elle peut pa­raître quelque fois ter­ri­ble­ment da­tée avec ses ma­nières de di­va. Mais dans son tra­vail, sa fa­çon d’abor­der le tra­vail, elle a mar­qué une rup­ture ». Dif­fi­cile de sa­voir ce qui était in­né et tra­vaillé chez elle, même pour Jea­nine Reiss : « Elle a été fas­ci­née par sa ca­pa­ci­té à se re­mettre en ques­tion en per­ma­nence. Elle a pris des cours toute sa vie. Elle a ap­por­té beau­coup sur le plan éthique dans ce mé­tier. La le­çon de Ma­ria Cal­las c’est : la par­ti­tion, la par­ti­tion, la par­ti­tion. Elle avait l’in­tel­li­gence de re­trou­ver ce que le com­po­si­teur avait dans la tête. Elle a gom­mé des mau­vaises ha­bi­tudes d’in­ter­pré­ta­tions et ren­voyé au loin d’autres lé­gendes bien moins per­fec­tion­nistes et tra­vailleuses. » ■

Un per­son­nage mo­derne, dans ses in­ter­pré­ta­tions et son in­té­gri­té

PHO­TO DR

GLAMOUR. Ma­ria Cal­las dans les an­nées 50, au som­met d’une gloire peut-être éter­nelle.

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