L’arme des mots

La Montagne (Thiers-Ambert) - - Le mag -

e Ciel m’est té­moin que nul n’a ja­mais pu me re­pro­cher d’être mo­deste. Le vou­drais­je que ce­la me se­rait im­pos­sible. Pas plus qu’un mi­neur ne peut échap­per à la si­li­cose, un scri­bouillard ne peut échap­per à la va­ni­té. Tou­te­fois, pour avoir chro­ni­qué un peu plus d’une di­zaine de mil­liers de fois (si j’ad­di­tionne les textes que j’ai ba­ry­to­nés quo­ti­dien­ne­ment à l’an­tenne d’une ra­dio na­tio­nale et mes contri­bu­tions à di­vers quo­ti­diens et heb­do­ma­daires) il m’est dif­fi­cile de dis­tin­guer celles de mes in­ter­ven­tions qui sont res­tées dans les mé­moires. Et même il m’est im­pos­sible, en ra­clant mes fonds de neu­rones, de me rap­pe­ler plus d’une de­mi­dou­zaine de ces billets. Si je ne garde pas mes chro­niques en mé­moire, c’est que chez moi la pa­resse l’em­porte sur la va­ni­té. Or le pa­res­seux se dé­fi­nit comme ce­lui qui at­tend que les autres fassent le tra­vail à sa place. C’est ce qui vient de m’ar­ri­ver. Ma pré­cé­dente chro­nique pre­nait à par­tie le trans­por­teur aé­rien conces­sion­naire de la plu­part de nos lignes in­té­rieures et un opé­ra­teur de té­lé­com­mu­ni­ca­tions dont l’État pos­sède un quart des ac­tions. Je leur re­pro­chais de mal­trai­ter leurs usa­gers et de ne sa­voir op­po­ser à leurs ré­cla­ma­tions que leur morgue et leur langue de bois. « À ces deux ar­ro­gants, m’a dit un ca­ma­rade, que n’as­tu ajou­té les banques. Au­rais­tu ou­blié cette lettre d’une re­trai­tée à son ban­quier dont tu nous ré­ga­las na­guère ? » Je l’avais ou­bliée. Je vous la res­sers : c’est un exer­cice lit­té­raire de ré­sis­tance qui de­vrait être don­né en mo­dèle aux en­fants des écoles.

« Je vous écris à la suite de votre re­jet du chèque avec le­quel j’ai payé mon plom­bier. Se­lon mes cal­culs, trois na­no­se­condes se sont écou­lées entre la pré­sen­ta­tion de ce chèque et l’ar­ri­vée sur mon compte du vi­re­ment men­suel au­to­ma­tique de ma pen­sion. Vous avez sai­si l’oc­ca­sion de ce bref dé­ca­lage pour dé­bi­ter mon compte de 30 eu­ros de frais. Cet in­ci­dent m’a in­ci­té à re­voir la ges­tion de mes fi­nances. Alors que je ré­ponds per­son­nel­le­ment à vos ap­pels té­lé­pho­niques et à vos lettres, je suis confron­tée à l’en­ti­té aus­si im­per­son­nelle qu’exi­geante qu’est de­ve­nue votre éta­blis­se­ment. J’ai donc dé­ci­dé qu’à par­tir d’au­jourd’hui, je ne trai­te­rai qu’avec une per­sonne de chair et d’os. Les men­sua­li­tés du prêt hy­po­thé­caire que vous m’avez ac­cor­dé ne se­ront do­ré­na­vant plus pré­le­vées au­to­ma­ti­que­ment mais ar­ri­ve­ront à votre banque par chèques adres­sés per­son­nel­le­ment et confi­den­tiel­le­ment à un(e) em­ployé(e) de votre agence que je de­vrai sé­lec­tion­ner. Toute autre per­sonne qui ou­vri­rait ce pli com­met­trait une in­frac­tion à la loi sur la pro­tec­tion du se­cret de la cor­res­pon­dance.

Vous trou­ve­rez ci­joint un for­mu­laire de can­di­da­ture que je de­man­de­rai à l’em­ployé(e) dé­si­gné(e) de rem­plir. Il com­porte huit pages, afin que j’en sache au­tant sur cet em­ployé(e) que votre banque en sait sur moi. Je lui four­ni­rai une clé de sé­cu­ri­té qui se­ra exi­gée à chaque ap­pel té­lé­pho­nique. Elle com­porte 28 chiffres. Lorsque vous me té­lé­pho­nez, im­mé­dia­te­ment après avoir com­po­sé le nu­mé­ro, veuillez ap­puyer sur la touche étoile pour sé­lec­tion­ner votre langue. Ap­puyez sur le 1 pour prendre ren­dez­vous avec moi, le 2 pour toute ques­tion concer­nant un re­tard de paie­ment, le 3 pour trans­fé­rer l’ap­pel au sa­lon, le 4 pour trans­fé­rer l’ap­pel dans la chambre à cou­cher, le 5 pour trans­fé­rer l’ap­pel dans la salle de bains, le 6 pour un trans­fert vers mon té­lé­phone cel­lu­laire. Pour ce trans­fert, un mot de passe spé­ci­fique se­ra né­ces­saire. Si je suis oc­cu­pée, votre ap­pel se­ra di­ri­gé vers un ré­pon­deur avec mu­sique d’at­tente. Con­for­mé­ment à votre exemple, je me ver­rai dans l’obli­ga­tion de vous im­pu­ter les frais né­ces­saires à l’ins­tal­la­tion du ma­té­riel in­dis­pen­sable à ce nou­vel ar­ran­ge­ment. Veuillez agréer, etc. »

Le ciel vous tienne en joie. ■

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