Deux en­sei­gnants dé­crivent leur « en­fer »

Her­vé en­seigne en ly­cée pro­fes­sion­nel, et Mé­la­nie dans un col­lège ré­pu­té dif­fi­cile…

La Montagne (Tulle) - - Limousin L'actu - Flo­rence Cla­vaud-Pa­rant

Ré­gu­liè­re­ment mal­me­nés par leurs élèves, peu sou­te­nus par leurs col­lègues, igno­rés par leur hié­rar­chie, deux en­sei­gnants haut-vien­nois té­moignent de la dif­fi­cul­té d’en­sei­gner dans le contexte d’une vio­lence sco­laire crois­sante.

Ils ne sont pas des cas d’école et leur his­toire est sin­gu­lière. Mais le ré­cit de Mé­la­nie (*) et Her­vé (*), qui ont ac­cep­té de nous li­vrer ano­ny­me­ment leur té­moi­gnage, est édi­fiant.

La bles­sure d’Her­vé. Après avoir tra­vaillé plu­sieurs an­nées comme chef de chan­tier dans les Tra­vaux Pu­blics, Her­vé a en­sei­gné pen­dant plus de vingt ans en CFA puis en ly­cée pro­fes­sion­nel, en Cor­rèze et à Li­moges.

« J’avais per­du toute cré­di­bi­li­té »« Les choses ont com­men­cé à se dé­gra­der il y a une quin­zaine d’an­nées, ex­plique­t­il. On a sen­ti les élèves de plus en plus agres­sifs. En fait, ils n’avaient pas choi­si d’être là, et ils nous le fai­saient payer. Moi, je me croyais à l’abri, je pen­sais avoir de l’au­to­ri­té. Mais un jour, ça a mal tour­né. J’ai ten­té de sé­pa­rer deux élèves qui se bat­taient et ils se sont re­tour­nés contre moi. J’ai re­çu un mau­vais coup, j’ai eu 8 jours d’ITT. Quand je suis re­ve­nu le lun­di ma­ tin,, j’avais per­du toute cré­di­bi­li­té au­près des jeunes. J’avais en­core un bleu sous l’oeil : ma bles­sure, c’était la marque de ma fai­blesse en quelque sorte. Je suis en­tré dans la salle, j’ai d’abord en­ten­du des ri­ca­ne­ments, et puis ça vi­rait au cha­hut to­tal, je n’ai pas eu le cou­rage de crier. Je suis sor­ti et j’ai si­gna­lé l’in­ci­dent à mon di­rec­teur, qui m’a ré­pon­du que ce n’était pas très grave, que les choses al­laient ren­trer dans l’ordre, que je de­vais évi­ter d’ébrui­ter tout ce­la car dé­jà, mon “ac­ci­dent” (il ne vou­lait pas par­ler d’agres­sion) de la se­maine pré­cé­dente fai­sait du tort à l’éta­blis­se­ment. J’ai com­pris que je ne se­rai pas sou­te­nu. J’ai te­nu une pe­tite se­maine, sans pou­voir faire le moindre cours. C’est ter­ri­ble­ment long, deux heures à es­sayer de se faire tout pe­tit dans la classe en lais­sant les élèves en roue libre. Pour eux c’était un jeu, pour moi, un en­fer. »

On était en avril. La fin de l’an­née sco­laire ap­pro­chant, l’en­sei­gnant en tech­no­lo­gie ob­tient un ar­rêt ma­la­die. « A la ren­trée sui­vante, j’ai été mu­té dans un autre ly­cée pro­fes­sion­nel. C’éait un peu plus calme, mais je n’ai ja­mais re­trou­vé mon as­su­rance et de­puis, je pars tra­vailler tous les ma­tins avec la boule au ventre. J’ai re­non­cé à de­man­der un sou­tien au­près de mon ad­mi­nis­tra­tion. Je prends ma re­traite en juin pro­chain, je ne fe­rai même pas de pot de dé­part. »

La dés­illu­sion de Mé­la­nie. Pro­fes­seur cer­ti­fiée, Mé­la­nie en­seigne le fran­çais en col­lège. La jeune femme, qui n’avait pour­tant pas ca­ché sa fier­té lors­qu’elle a ob­te­nu son Capes, af­fiche au­jourd’hui sa dé­cep­tion. Ori­gi­naire de Bel­lac, au nord de la Haute­Vienne, elle a été nom­mée il y a trois ans dans l’aca­dé­mie de Ver­sailles.

« Cette an­née c’est pire que tout. J’ai des 5e et des 4e, il me faut 30 mi­nutes pour ob­te­nir le calme, et les 25 mi­nutes res­tantes je les passe à ten­ter de me cal­mer moi­même. Par­fois les trousses volent dans la classe, ça ne va guère plus loin, mais les en­fants me ren­voient constam­ment une image dé­gra­dée de moi­même. Je ne viens plus au col­lège que vê­tue d’un jean, d’un tee­shirt et d’un pull ba­siques, comme si je de­vais m’ef­fa­cer et pas­ser le plus in­aper­çue pos­sible. »

« Le pire, c’est dans la salle des profs »

Comme Her­vé, Mé­la­nie ex­plique ne trou­ver que peu de ré­con­fort au­près de ses col­lègues. « Le pire, pour­suit­elle, c’est dans la salle des profs. Per­sonne ne vient vers moi pour ten­ter de m’ai­der, comme s’ils étaient sou­la­gés que ça ne leur ar­rive pas. Ce­ci dit, je crois que cer­tains vivent la même chose que moi : on en­tend bien ce qu’il se passe à tra­vers les cloi­sons des salles. Mais ils le cachent. Être bor­de­li­sé, ça ne se dit pas, c’est un su­jet ta­bou. Et puis tout le monde est tel­le­ment im­puis­sant. Il y a des cel­lules d’écoute, mais ça ne sert pas à grand­chose. »

Un cercle sans fin

« En fait, quand ça vous ar­rive, pour­suit la jeune en­sei­gnante, vous pas­sez pour un mau­vais prof aux yeux de vos col­lègues ; votre éta­blis­se­ment passe pour un mau­vais col­lège aux yeux du rec­to­rat ; et le rec­to­rat passe pour un mau­vais rec­to­rat aux yeux du mi­nis­tère. L’Édu­ca­tion Na­tio­nale est un uni­vers ul­tra­hié­rar­chi­sé, un cercle sans fin où cha­cun se ren­voie la res­pon­sa­bi­li­té sans ja­mais ré­gler le pro­blème. Et quand vous voyez des élèves se faire har­ce­ler, vous ne pou­vez rien faire pour eux parce que vous êtes vous­mêmes ex­trê­me­ment fra­gi­li­sé. »

Mé­la­nie as­sure qu’elle fi­ni­ra tant bien que mal son an­née sco­laire, « parce que je ne veux pas lâ­cher mes élèves dont beau­coup sont at­ta­chants ». Mais elle pense dé­jà à se re­con­ver­tir, dans la com­mu­ni­ca­tion, le jour­na­lisme ou l’édi­tion… ■

(*) Les pré­noms ont été mo­di­fiés.

« Les élèves n’avaient pas choi­si d’être là, et ils nous le fai­saient payer »

PHO­TO CÉ­CILE CHAMPAGNAT

TÉ­MOINS. Au même titre que le har­cè­le­ment entre élèves, les vio­lences su­bies par les en­sei­gnants res­tent trop sou­vent un su­jet ta­bou…

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