CHRO­NIQUE

La Montagne (Vichy) - - Magdimanche -

Plages de sta­tion­ne­ment

Cha­cun d’entre nous crée ses propres ob­jets in­vi­sibles. Ses zones aveugles dans le champ de son re­gard et de ses per­cep­tions. Cette cé­ci­té est pro­ba­ble­ment né­ces­saire à la vie, à nos prises de dé­ci­sions. À notre sur­vie en somme. Elle marque la fron­tière de notre sen­si­bi­li­té. Long­temps, je ne les ai pas vues. Je m’étais bien ren­du compte qu’en des lieux im­pro­bables, dont j’avais fi­ni par com­prendre qu’ils avaient été mû­re­ment choi­sis, se trou­vaient une ou deux voi­tures. Comme aban­don­nées là, au mi­lieu de la cam­pagne. Et cet aban­don m’ins­pi­rait quelque chose de mé­lan­co­lique. Une voi­ture ga­rée sur le bas-cô­té, près d’une fo­rêt, d’un lac, d’un che­min de terre, d’une route per­due, c’est dé­jà une his­toire. On pense à des cueilleurs de cham­pi­gnons, des chas­seurs, des ran­don­neurs, des amou­reux, ces états n’étant pas ex­clu­sifs. En ville, bien sûr, chaque vé­hi­cule au bord d’un trot­toir porte aus­si un ré­cit. Mais la plu­part du temps, on passe à cô­té, sans le re­gar­der. À moins qu’il ne soit vrai­ment re­mar­quable par son luxe, son dé­la­bre­ment ou la me­nace qu’il sug­gère. Je voyais ces voi­tures lais­sées au plein du jour, en rase cam­pagne, sans pou­voir m’em­pê­cher d’éprou­ver une sorte de gêne. Les voi­tures étaient sou­vent mo­destes. Pas de mo­dèle haut de gamme, in­so­lent, ru­ti­lant. Des vé­ hi­cules or­di­naires ap­par­te­nant à des gens que je ne voyais ja­mais en sor­tir ou s’ins­tal­ler à leur vo­lant. Peu à peu, j’ai vu se créer des re­grou­pe­ments. Des par­kings sau­vages s’or­ga­ni­ser. Par­fois même, des lam­pa­daires étaient ins­tal­lés et des grillages bor­naient l’es­pace. J’ai com­pris alors, après qu’elles soient ren­trées dans mon champ du vi­sible, qu’il s’agis­sait d’aires de co­voi­tu­rage. De­puis, lorsque je passe près d’un par­king de co­voi­tu­rage, je le re­garde. J’ima­gine des phares, le ma­tin, dans la nuit en hi­ver. Des voi­tures qui ra­len­tissent aux abords d’un lieu où per­sonne n’au­rait eu l’idée, il y a quelques an­nées seule­ment, de sta­tion­ner. Je vois des sil­houettes qui en des­cendent, em­mi­tou­flées de som­meil. Hé­si­tantes dans leurs gestes. Heu­reuses mal­gré tout de re­con­naître un col­lègue, un ami, un voi­sin. J’en­tends des mots que j’ima­gine pe­sés et rares. Ou des rires des­ti­nés à fis­su­rer la fa­tigue et la peine d’al­ler tra­vailler. Peut­être quelques poi­gnées de mains. Des bises aux femmes parce que ce­la ré­con­forte et oblige au cou­rage. Je per­çois des conver­sa­tions le temps du tra­jet. Des mots et des si­lences qui res­serrent les liens. À l’op­po­sé de l’in­dif­fé­rence feinte ou réelle, de mise dans les trans­ports en com­mun. Des confi­dences peut­être, des in­quié­tudes et des joies par­ta­gées. Des rap­ pro­che­ments aus­si. Des hié­rar­chies brouillées le temps du voyage. Et puis, le soir, les re­tours tar­difs. Des échanges sur la jour­née que l’on vient de vivre. Les por­tières claquent de nou­veau sur un jour pas­sé lé­gè­re­ment en de­hors de la vie à la­quelle on as­pi­rait. Un jour de tra­vail. Cer­taines voi­tures re­partent vite. D’autres s’at­tardent, his­toire de s’as­su­rer qu’un col­lègue, mal­gré le froid ou l’an­cien­ne­té de sa bat­te­rie, a bien dé­mar­ré. Et cette seule at­tente dit in­fi­ni­ment. Ces plages de sta­tion­ne­ment sont des grèves à la confluence de la cam­pagne et de la ville, de la sphère pri­vée et du monde du tra­vail. Elles sont la trace d’ef­forts te­naces pour s’or­ga­ni­ser, se sou­te­nir les uns les autres. Une ex­pres­sion de nou­velles pra­tiques. Un signe de mo­bi­li­té. Nous ha­bi­tons loin de notre usine, de notre collège, de notre em­ploi, mais nous y al­lons quand même. Chaque jour, quel que soit le temps. Nous in­ven­tons une ma­nière de faire face en­semble à de nou­velles né­ces­si­tés. Il y a là une forme de gran­deur in­vi­sible. ■

➔ Conseil de lec­ture. Le pays vit des mu­ta­tions éco­no­miques et so­ciales im­menses et dou­lou­reuses pour la plu­part d’entre nous. Le cré­pus­cule de la France d’en Haut, de Ch­ris­tophe Guilluy, chez Flam­ma­rion, nous aide à com­prendre les contraintes qui nous sont faites, liées à la géo­gra­phie et à l’éco­no­mie.

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