La puis­sance des mots, cru­ciale, vi­tale

La Montagne (Vichy) - - Magdimanche - Mu­riel Min­gau

Alors que « la bête im­monde » re­vient sous di­verses formes, sans doute n’est-il pas vain de lire Les der­niers jours de Mandelstam, bref ré­cit, ter­rible et beau de la poé­tesse Vé­nus Khou­ryG­ha­ta.

En 1933, Ossip Mandelstam, né en 1891 à Vla­di­vos­tok dans une fa­mille juive bour­geoise, écri­vit un poème de seize vers contre Sta­line. Ce fut son « tort » de « contre­ré­vo­lu­tion­naire ». Ce texte, pas même pu­blié à l’époque, fit du poète et de son épouse Na­de­j­da des pa­rias. Exi­lés dans leur pays, ils furent condam­nés par « Le Mon­ta­gnard du Krem­lin » et les hommes à

sa botte à une vie de mi­sère, de faim, de froid, de dé­nue­ment. Ils souf­frirent d’être éloi­gnés de la vie in­tel­lec­tuelle et de son centre, Mos­cou. Ayant tout per­du, ils er­raient au propre comme au fi­gu­ré. La so­cié­té des écri­vains russes se dé­tour­na d’eux. Les amis d’hier, Gor­ki ou Pas­ter­nak, leur ten­daient la main du bout des doigts, pour vite la re­ti­rer.

Au dé­but de son ré­cit très do­cu­men­té, Vé­nus Khou­ry­Gha­ta dé­peint le poète sur la couche qui de­vien­dra son lit de mort, le 27 dé­cembre 1938, dans un camp de tran­sit sur le che­min de la dé­por­ta­tion en Si­bé­rie. Elle ra­conte le ty­phus, les ma­lades, les morts. Elle ra­conte l’état de fai­blesse ex­trême du poète, ses pen­sées confuses qui lui font re­tra­ver­ser sa vie, et nous la fait dé­cou­vrir. Dans un style qui al­lie élé­gance, force et poé­sie, Vé­nus Khou­ry­Ga­tha ra­conte cette exis­tence et l’in­jus­tice atroce qui frap­pa le couple Mandelstam.

Ce fai­sant, elle rap­pelle la puis­sance des mots. Com­ment quelques vers non pu­bliés ont­ils pu ter­ro­ri­ser « Le Mon­ta­gnard du Krem­lin » à ce point. Le pou­voir des mots est cru­cial. Ossip Mandelstam l’a su mieux que qui­conque, lui qui l’a payé de sa dé­chéance et de sa vie. ■

OSSIP MANDELSTAM.

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