LE FEUILLETON

La Montagne (Vichy) - - Au Quotidien -

Son es­prit flotte entre som­meil et in­cons­cience. La som­no­lence fait émer­ger des vi­sions de cou­loirs d’or­phe­lins et il mé­lange Louis, Su­zanne et ce bé­bé qui n’a pas en­core de nom. Dans les mo­ments où il re­prend le contrôle de lui, une évi­dence s’im­pose : « En al­lant tra­vailler en ville, Ma­rie échappe à son au­to­ri­té. Ne m’en tient-il pas pour res­pon­sable ? » Les heures s’égrènent à l’hor­loge de la grande salle. Émile est à nou­veau brin­que­ba­lé par des de­mi­rêves qu’il ne maî­trise pas. Il re­voit la pe­tite Su­zanne à sa des­cente du train, et la pe­tite or­phe­line re­je­tée par Pa­ris se mé­ta­mor­phose en une fra­gile flamme que le re­gard af­fo­lé de Ro­sine re­doute de ne pas pou­voir main­te­nir al­lu­mée. Dès 5 heures, il se lève pour fuir ces images an­gois­santes. Il ouvre la porte de la mai­son et ob­serve le ciel. Vieux ré­flexe des gens de la cam­pagne qui se perd dans la nuit des âges parce que le ciel com­mande le tra­vail du pay­san. Avant que Ma­thilde ne se lève, il re­prend la lettre et la re­lit len­te­ment. « Fau­dra y al­ler sur la pointe des pieds, pense-t-il. S’il a l’im­pres­sion que je vais en­core lui faire perdre la face, au­to­ri­té mo­rale du maire ou pas, il m’en­ver­ra bou­ler. » La ferme s’éveille. Les vo­lailles s’ébattent et on en­tend, dans l’étable et les écu­ries, tin­ter les chaînes des gros ani­maux qui s’im­pa­tientent dans l’at­tente de leur nour­ri­ture. Il croise les deux jour­na­liers qui sortent d’une écu­rie où ils dorment et se di­rigent vers la cui­sine. Comme chaque ma­tin, res­pec­tant un ri­tuel im­muable, Émile ima­gine qu’ils s’as­sié­ront au bout de la grande table de chêne et man­ge­ront le mor­ceau de co­chon du ma­tin pré­pa­ré par la bonne em­bau­chée de­puis deux ans pour sou­la­ger Ma­thilde dans ses tâches mé­na­gères. Le plus vieux a la cas­quette en­fon­cée jus­qu’aux yeux. L’autre, un cos­taud qui compte ses mots et baisse tou­jours le re­gard, taille­ra mé­ti­cu­leu­se­ment des cubes de pain et de co­chon qu’il pi­que­ra de la pointe de son cou­teau de char­re­tier pour les por­ter à sa bouche. – Bon­jour les gars. – B’jour pa­tron… Pour Émile, la jour­née com­mence in­va­ria­ble­ment par ses che­vaux. Outre Pâ­que­rette qui est sa ju­ment pré­fé­rée, Sei­gneur qu’il consi­dère comme sa plus belle réus­site de sé­lec­tion­neur, et quatre hongres do­ciles pe­sant près de mille deux cents ki­los et qui sont uti­li­sés pour les tra­vaux des champs, Émile pos­sède une quin­zaine de ju­ments pou­li­nières et au­tant de pou­lains en cours d’éle­vage. Une fois dres­sés, ces jeunes che­vaux se­ront ven­dus aux grandes fermes de Beauce qui ap­pré­cient les per­che­rons pour leur force et leur in­tel­li­gence ou aux en­tre­prises de rou­lage qui trans­portent les mar­chan­dises vers la ca­pi­tale. Main­te­nant que la guerre est ter­mi­née et que les af­faires re­prennent, il fau­drait en faire naître le double pour sa­tis­faire les ache­teurs. Jus­qu’à la fin de l’an­née 1918, l’ar­mée a été ache­teuse prio­ri­taire et, dans les fermes et les trans­ports, les ani­maux de trait n’ont pas pu être re­nou­ve­lés, si bien que le chep­tel vieillis­sant ne suf­fit plus aux be­soins. C’est ce qui ex­plique la de­mande si forte cette an­née. (à suivre)

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