Wolff : « La Ligue a in­té­rêt à se bou­ger... »

Dix mois après avoir cla­qué la porte de la LNR, Pa­trick Wolff n’en de­meure pas moins un di­ri­geant ac­tif. Pré­sident de l’as­so­cia­tion des ligues pro­fes­sion­nelles, il com­mente l’élec­tion de Ber­nard La­porte à la FFR.

La Montagne (Vichy) - - Sports Rugby - Ch­ris­tophe Bu­ron

Pen­dant plus de quinze ans, il a été l’une des che­villes ou­vrières du rug­by des clubs fran­çais. Il a tra­vaillé avec Blan­co, Revol et Goze et n’a ja­mais vrai­ment eu d’atomes cro­chus avec le tout nou­veau pré­sident de la Fé­dé­ra­tion fran­çaise de rug­by.

Au fait de l’ac­tua­li­té et du fonc­tion­ne­ment des sports ma­jeurs pro­fes­sion­nels (foot, bas­ket, rug­by, hand, volley et cyclisme), dont il pré­side l’as­so­cia­tion re­grou­pant ces ligues, Pa­trick Wolff fait un état des lieux pas for­cé­ment ré­jouis­sant du rug­by fran­çais. ■ En tant qu’an­cien di­ri­geant de la Ligue et proche de Pierre Ca­mou, quelle est votre ana­lyse du ré­sul­tat de l’élec­tion à la FFR ? Cette élec­tion est à l’image du temps. Elle cor­ro­bore dé­jà mon opi­nion sur le fait que les man­dats, en gé­né­ral, sont trop longs. Quand on est bé­né­vole, il y a la phase de la pas­sion, celle de l’ac­tion et on ne de­vrait ja­mais ar­ri­ver à celle de l’ins­tal­la­tion. Il faut que les choses bougent avant. ■ Vous dites que le chan­ge­ment à la tête de la FFR est une bonne chose ? Si on parle de Pierre Ca­mou, non. C’était un ex­cellent pré­sident. Avec de grandes qua­li­tés hu­maines, il a beau­coup fait pour le rug­by. Mais il s’est re­trou­vé seul face à cette élec­tion. On fo­ca­lise tout sur le pré­sident, mais il ne peut pas être en Nou­velle­Zé­lande et à Ga­ra­zi à re­gar­der un match de Fé­dé­rale ; il ne peut pas être au Co­mi­té olym­pique et au­près des ser­vices de l’État, s’oc­cu­per du dé­tail d’un for­mat de com­pé­ti­tion ou d’autre chose. Le gou­ver­ne­ment est aus­si im­por­tant que le pré­sident, que tu sois dis­cret ou pas. Et quand ce gou­ver­ne­ment ne se re­nou­velle pas, il y a une cer­taine par­tie de ses membres qui perd sa mo­ti­va­tion, s’ins­talle… Dans les autres pays de rug­by, ça bouge, pas chez nous.

■ Et quand vous par­lez d’une élec­tion dans l’air du temps… La mode est à cou­per la tête au sor­tant. C’est par­tout pa­reil. Là, on est dans une si­tua­tion dé­li­rante ; de la même fa­çon que les Amé­ri­cains pauvres ont élu un mil­liar­daire pour gé­rer leurs in­té­rêts, pour la FFR, les clubs pauvres ont pris le manager de Tou­lon pour s’oc­cu­per de leurs af­faires… C’est du po­pu­lisme. Et c’est à la mode. Mais s’il y a du po­pu­lisme, c’est que les gens en place ont éga­le­ment leur part de res­pon­sa­bi­li­té. ■ Y a-t-il une ré­forme pro­po­sée par La­porte qui vous pa­raît jus­ti­fiée ? Dans le po­si­tif, je le re­joins au moins sur un point, il a rai­son quand il dit qu’il faut re­voir le poids de la té­lé­vi­sion dans le sys­tème. Je trouve ab­surde le match du jeu­di soir en ProD2. Je trouve dé­bile la pro­gram­ma­tion d’un match de Top 14 à mi­di trente le di­manche. Je trouve tout aus­si ab­surde le match du di­manche à 16 h 15. C’est vrai que ce­la pose un pro­blème in­so­luble aux clubs ama­teurs qui souffrent d’un manque de monde dans leur stade.

■ La­porte peut-il dé­non­cer la con­ven­tion si­gnée jus­qu’en 2020 ? On peut tou­jours s’at­ta­quer à la con­ven­tion en dé­pen­sant des for­tunes avec les avo­cats et en ayant des ap­puis po­li­tiques… Si La­porte veut me­ner un com­bat contre la Ligue, il lui faut de l’ar­gent et des so­lu­tions de sub­sti­tu­tion. ■ Il veut les in­ter­na­tio­naux six mois, est-ce réa­li­sable ? Ce n’est pas ir­réa­li­sable. La­porte a suf­fi­sam­ment de sou­tiens pour pas­ser éven­tuel­le­ment des deals avec cer­tains clubs. ■ Ce­la af­fai­bli­rait les clubs et dé­va­lo­ri­se­rait sé­rieu­se­ment le Top 14 ? Je ne suis pas sûr que tout le monde me­sure les consé­quences. Si le po­pu­lisme était ri­gou­reux, ça se sau­rait. ■ Voyez-vous le nou­veau pré­sident de la FFR en­ta­mer un com­bat contre la Ligue et les clubs ? La clé du su­jet est la sui­vante : la Fé­dé­ra­tion a le pou­voir de re­mettre en cause les dé­ci­sions de la Ligue dans tous les do­maines et elle a le pou­voir de re­ti­rer la dé­lé­ga­tion à une Ligue au mo­ment où elle consi­dère que l’in­té­rêt su­pé­rieur de son sport est en dan­ger. La qua­li­fi­ca­tion de l’in­té­rêt su­pé­rieur est du res­sort du Ministère. Donc, ça va se jouer sur un ter­rain po­li­tique. ■ Le modèle des clubs peut-il être en dan­ger ? Je pense que le choix sur le long terme, c’est

d’épou­ser le modèle, ou pas, des Ir­lan­dais et des na­tions de l’hé­mi­sphère sud. C’est­à­dire qu’à par­tir d’un cer­tain ni­veau de com­pé­ti­tion, c’est la Fé­dé­ra­tion qui gère tout. Au­jourd’hui, l’An­gle­terre et la France sont des ano­ma­lies, un modèle que j’es­time trop tri­bu­taire de l’ar­gent ou du bon vou­loir d’un seul homme. Pour ré­pondre à la ques­tion, ou La­porte et la Ligue montent au front en­semble pour ré­cu­pé­rer des dates à la Coupe d’Eu­rope et là, avec la pêche qu’il a (ndlr : La­porte) il peut ap­por­ter quelque chose, ou ils se tapent sur la gueule entre eux et on en sor­ti­ra à coup sûr af­fai­bli. Et là, on peut al­ler vers une Ligue fer­mée. ■ C’est-à-dire ? Je crois vrai­ment qu’il y a un cer­tain nombre d’ac­teurs de ce sport qui y pensent sé­rieu­se­ment. Je sais qu’il y a des clubs, à Bruxelles, qui font du lob­bying pour ce modèle. Paul Goze (pré­sident de la LNR) ne veut pas le voir et on m’a tou­jours dit que je voyais le mal par­tout… ■ Et les clubs dans tout ce­la… Si on leur casse les c…, j’en connais au moins 5 à 6 qui cla­que­ront la porte et iront faire cette Ligue fer­mée avec les An­glais et les Celtes. On sup­prime la Coupe d’Eu­rope et on dé­gage. C’est ce qui se passe au­jourd’hui dans le bas­ket. ■ Qu’est-ce qui vous fait dire que l’équipe de La­porte pour­rait op­ter pour un af­fai­blis­se­ment de la Ligue ? Serge Si­mon a dé­cla­ré quelque chose que j’ai dé­jà en­ten­du comme quoi le rôle de la Ligue est d’être une so­cié­té com­mer­ciale pour né­go­cier les droits com­mer­ciaux et com­muns… En clair, al­ler cher­cher des sous et rien d’autre. La Ligue a in­té­rêt à se bou­ger. Paul Goze peut se re­trou­ver avec un bor­del po­ten­tiel avec, dé­jà, face à lui deux des per­son­nages les plus mé­dia­tiques du rug­by que sont La­porte et Bous­ca­tel (pré­sident de Tou­louse).

« Je suis d’ac­cord avec La­porte sur le poids trop im­por­tant des té­lé­vi­sions » « Ca­mou avait rai­son de vou­loir faire un grand stade »

■ Comment en est-on ar­ri­vé là se­lon vous ? De­puis dix ans, la fin du man­dat de Serge Blan­co à la Ligue, on a gé­ré et né­go­cié les droits té­lé sans s’oc­cu­per du sec­teur fon­da­men­tal qu’est le spor­tif. J’ai tou­jours dit que la ligne de frac­ture se­rait la Coupe d’Eu­rope. Pour­quoi ? Parce que l’on ne peut pas tou­cher au Tour­noi et qu’il y au­ra tou­jours un cham­pion­nat de France. ■ La Coupe d’Eu­rope re­prend ce week-end, quels échos avez-vous du cô­té an­glais sur ce qui agite le rug­by fran­çais ? Je vou­drais dé­jà dire que le dos­sier le plus hal­lu­ci­nant du mo­ment, ce n’est pas La­porte mais Mont­pel­lier. Je tombe des nues quand je vois que l’on étu­die le dos­sier de ra­chat de Glou­ces­ter par Al­trad. Mais il n’y a rien à étu­dier. Qu’est­ce qu’on at­tend pour lui dire NON, cir­cu­lez ! On est là dans la né­ga­tion de la com­pé­ti­tion spor­tive. Al­trad au­rait dé­jà dû avoir une fin de non­re­ce­voir. Après, les clubs an­glais vivent bien grâce à la manne de leur fé­dé­ra­tion avec les re­cettes de Twi­cken­ham. Pierre Ca­mou avait rai­son de vou­loir faire un grand stade. ■ En conclu­sion, êtes-vous in­quiet ? Ber­nard La­porte dit qu’il ne veut pas du grand stade, qu’il va don­ner de l’ar­gent au rug­by ama­teur, qu’il va pi­quer les joueurs in­ter­na­tio­naux aux clubs et qu’il va leur de­man­der plus d’ar­gent. C’est juste pas pos­sible. Ça va cas­ser le sys­tème. Ce sys­tème est donc au­jourd’hui en dan­ger. ■

WOLFF ET SI­MON. En 2002, le vice-pré­sident de la Ligue et le pré­sident du syn­di­cat des joueurs tra­vaillaient en­semble pour la cause du rug­by des clubs. Au­jourd’hui, Pa­trick Wolff et Serge Si­mon ne sont pas for­cé­ment sur la même lon­gueur d’ondes.

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