LIBRES PRO­POS

La Montagne (Vichy) - - Jeux -

Le mois de dé­cembre est meur­trier pour eux. Les co­ni­fères le savent, qui, dé­sor­mais s’ins­tallent dans les halls d’im­meubles, d’hô­tels, de centres com­mer­ciaux, dans la cour de l’Ély­sée et des mai­ries…

Ils ont per­du les ra­cines et leurs pieds. Au sa­lon, le sa­pin est tra­ves­ti, ac­ca­blé de co­li­fi­chets. Noël c’est pas bon signe pour l’épi­céa. On joue­ra les ra­bat­joies mais tout de même, ces arbres qui res­tent vert quoi qu’il leur en coûte en prennent un sa­cré coup mor­tel. Les dé­co­ra­tions qui cli­gnotent comme des feux mal éteints masquent à peine des fins de vie loin des sous­bois na­tals. Certes en France mé­tro­po­li­taine en­vi­ron 30 % du ter­ri­toire est cou­vert de fo­rêt. C’est plus qu’il y a un siècle. Le bois des cer­cueils comme des lu­the­ries, des mai­sons comme des meubles connaît un bel es­sor de sym­pa­thie et d’in­té­rêt. Les co­ni­fères (un peu moins d’un tiers de la res­source fo­res­tière) sont mis à contri­bu­tion pour des usages as­sez mo­destes, genre éta­gères ou ca­gettes. En re­vanche ils ont leur der­nière et unique heure de gloire en fin d’an­née quand il s’agit d’abri­ter ca­deaux et su­cre­ries. Pas très glo­rieux mais c’est la tra­di­tion alors à quoi bon de la com­pas­sion pour ces sa­pins am­pu­tés par le bas, coif­fés d’étoiles par le haut et vite fait re­cy­clés dès jan­vier.

À tra­ver­ser des ré­gions de fo­rêts épaisses, des ali­gne­ments de sa­pins dignes comme des échas­siers qui au­raient dé­ci­dé de s’ar­rê­ter là parce que le pays est doux et que les vents ne les châ­tient pas trop, le voya­geur se sent bien, presque pro­té­gé, ne se las­sant pas des branches longues et lourdes, par­fois, des tom­bées de neige. C’est ras­su­rant, quel­qu’un qui ne change pas se­lon les sai­sons, quel­qu’un, im­muable, qui pointe vers le ciel des ai­guilles si fines qu’elles res­semblent à des fils dé­rou­lés en che­veux hir­sutes. Hors les villes, les co­ni­fères ont des airs de ma­jes­tés, de sou­ve­rains dé­dai­gneux des al­lées et ve­nues de vé­hi­cules à mo­teur. Une fois dé­cou­pés, mis sous em­bal­lages, fixés sur des socles rus­tiques, ils res­semblent à des pri­son­niers après le ver­dict. C’est quand même pas ter­rible, pas gra­cieux, ces ali­gne­ments de sa­pins aux en­trées des su­per­mar­chés. Ils ont des al­lures de chry­san­thèmes à la Tous­saint. Pas bon signe.

On de­vrait tous al­ler pas­ser les fêtes dans les fo­rêts, au pied des co­ni­fères bien vi­vants qui se fichent pas mal des quin­quen­nats, des cycles longs, des siècles et des his­toires de ci­ta­dins. On de­vrait se mettre au­tour des grands arbres qui ne perdent pas leurs feuilles. On de­vrait écou­ter les cra­que­ments des troncs, les plai­sirs des per­sis­tants, par­fois go­gue­nards, alors que les feuillus sont à poil. Ce se­rait bien le diable si avec des yeux d’en­fant il n’était pas pos­sible de voir des étoiles ve­nir s’ac­cro­cher aux bras de ces sa­pins libres, épar­gnés par les bû­che­rons.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.