LE FEUILLETON

La Montagne (Vichy) - - Annonces Classées -

Ro­sine change Jeanne, la re­couche, s’in­quiète de la fièvre qu’elle sent mon­ter. Jeanne est brû­lante et la sueur froide qui en­va­hit le corps de l’en­fant est une cause d’in­quié­tude sup­plé­men­taire. Jeanne s’en­dort en gei­gnant. – Pousse le feu, or­donne-t-elle. La grand-mère prend le cro­chet ac­cro­ché à la barre sèche-tor­chons dliiièôtl id qu’elle re­pousse sur le cô­té, ti­sonne pour faire tom­ber les cendres et en­fourne plu­sieurs bouts de bois. Elle re­met les ronds en place, tourne la clé fixée sur le tuyau de poêle et ouvre la porte du de­vant de la cui­si­nière pour ac­cé­lé­rer le ti­rage. Les flammes se mettent à rou­ler dans le foyer et émettent un ron­fle­ment gran­dis­sant. La pe­tite Su­zanne n’a pas té­té de­puis plus de quatre heures. Pour­tant, elle som­nole dans son ber­ceau d’osier et il faut que Ro­sine la se­coue pour lui don­ner le sein. L’en­fant n’a pas pris un gramme de­puis son ar­ri­vée et, mal­gré le temps qui passe, elle stagne et reste trop ché­tive pour son âge. C’est simple, da­van­tage en­core de­puis que Jeanne est ma­lade, quand les deux filles sont nues pour le bain, on ju­re­rait des ju­melles. Pour­tant, Su­zanne n’émet qua­si­ment plus de plaintes ré­vé­la­trices d’un état de souf­france permanent. Elle prend le sein et, même si les té­tées sont longues, l’épui­se­ment

l’ êtlbt dl mi­nutes. – Viens, ma ché­rie, la câ­line Ro­sine. C’est pas parce que tu ne ré­clames pas qu’il faut sau­ter une té­tée. Tu as be­soin. Ro­sine s’as­sied près de la cui­si­nière. Dans le mou­ve­ment qu’elle fait pour ca­ler le nour­ris­son de l’As­sis­tance contre son sein, la pe­tite tête roule comme s’il s’agis­sait de celle d’un bé­bé de deux se­maines. À presque six mois, Su­zanne ne tient tou­jours pas sa tête. – Al­lez, ré­veille-toi. Il faut boire. Su­zanne ouvre à de­mi les yeux. Quand elle sent le ma­me­lon, elle re­ferme ma­chi­na­le­ment les lèvres et commence à té­ter. Mol­le­ment, mais elle tète… L’al­lai­te­ment, les nuits dif­fi­ciles, l’ab­sence de son Jo­seph, les sou­cis d’argent, les tâches nom­breuses, le jar­din, les la­pins, le bois, sans comp­ter le linge qu’elle va la­ver dans les fermes ou les heures de tra­vail dans les champs pour ga­gner quatre sous, tout concourt à épui­ser les forces de ljfSlt de re­pos, très re­la­tifs, sont les té­tées. Alors, tan­dis que Su­zanne som­nole sur son sein, Ro­sine se laisse en­va­hir par la douce cha­leur émise par la cui­si­nière. Elle al­longe les jambes, cale ses reins contre le dos­sier de la chaise et se laisse al­ler. Ses muscles se re­lâchent et, in­sen­si­ble­ment, sa res­pi­ra­tion change de rythme. Elle dort, les yeux grands ou­verts, sans perdre to­ta­le­ment conscience, comme le font les che­vaux qui ré­cu­pèrent, de­bout, l’épaule ap­puyée contre un mur, pen­dant que les jour­na­liers chargent les char­rettes. Dans les heures qui suivent, l’état de Jeanne em­pire. Elle se vide lit­té­ra­le­ment et la re­mise au sein ne stoppe ni les diar­rhées ni les vo­mis­se­ments. La fièvre grimpe et son front de­vient à ce point brû­lant que, en fin d’après-mi­di, Ro­sine prend peur et pé­dale jus­qu’à La Loupe pour de­man­der au doc­teur de ve­nir.

(à suivre)

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