Coup double de la Rus­sie mi­li­taire et di­plo­ma­tique

Georges Malbrunot tire les le­çons de la tra­gé­die en Syrie.

La Montagne (Vichy) - - La Une - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

La chute d’Alep marque un tour­nant dans le conflit sy­rien. La ré­bel­lion est ex­sangue. Les forces pro­gou­ver­ne­men­tales pa­vanent dans l’ombre de leur al­lié russe…

La re­prise d’Alep par les forces loyales à Ba­char al­As­sad est tout sauf une sur­prise pour Georges Malbrunot, grand re­por­ter au Fi­ga­ro, spé­cia­liste du Moyen­Orient.

■ Comment en est-on ar­ri­vé

là? C’est l’abou­tis­se­ment d’un long pro­ces­sus com­men­cé en 2012 avec le re­fus des puis­sances oc­ci­den­tales, no­tam­ment des États­Unis, de conti­nuer à ar­mer les re­belles. Re­fus mo­ti­vé par le fait que les re­belles mo­dé­rés se fai­saient lit­té­ra­le­ment dé­pouiller de leurs armes par les re­belles plus ra­di­ca­li­sés. Le fi­nan­ce­ment de la ré­bel­lion re­ve­nait alors en to­ta­li­té ou presque aux pays du Golfe qui ont fa­vo­ri­sé les groupes les plus is­la­mi­sés au point que les groupes plus mo­dé­rés, pour pro­fi­ter de cette manne, ont dû don­ner des gages en sa­tis­fai­sant tou­jours plus aux codes et aux pra­tiques is­la­miques. Pa­ral­lè­le­ment, le ré­gime de Ba­char al­As­sad per­dait du ter­rain. L’été 2015, il était sur le point de tom­ber. La Rus­sie est alors in­ter­ve­nue mi­li­tai­re­ment avec cy­nisme et ef­fi­ca­ci­té. ■ La Rus­sie a aus­si agi en

cou­lisses… Son in­ter­ven­tion mas­sive a chan­gé la donne, lui per­met­tant de re­tour­ner les pays voi­sins de la Syrie. La Turquie est, d’une part, res­tée si­len­cieuse pen­dant qu’Alep était pi­lon­née et a. d’autre part, re­ti­ré, il y a quatre à cinq se­maines, les re­belles qui lui sont in­féo­dés pour d’autres théâtres de guerre. La ré­bel­lion per­dait aus­si sa base ar­rière que consti­tuait la Turquie. La chute d’Alep s’est ac­cé­lé­rée dès août quand, en échange d’un blanc­seing russe dans sa lutte contre les Kurdes, An­ka­ra a ces­sé de faire du dé­part de Ba­char al­As­sad un préa­lable. ■ Et les autres pays voi­sins ?

L’Égypte s’est ral­liée il y a trois se­maines. Lo­gi­que­ment, d’ailleurs, al­Sis­si a

pour prio­ri­té la lutte an­tiis­la­mique. Le Li­ban, où le Hez­bol­lah est tout puissant, s’est ali­gné sur l’Iran et donc la Rus­sie. La Jor­da­nie et Is­raël ont lais­sé faire. ■ La Rus­sie est la grande ga­gnante ? Mos­cou a fait coup double avec, sur le plan mi­li­taire, la re­prise de la Syrie utile, et sur le plan di­plo­ma­tique, le pre­mier rôle dans la pers­pec­tive de la re­lance de la tran­si­tion po­li­tique avec l’as­sen­ti­ment d’une ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine da­van­tage tour­née vers l’Ex­trême­

Orient. Do­nald Trump l’a ré­pé­té : l’en­ne­mi des ÉtatsU­nis, c’est l’État is­la­mique. Quant à faire confiance à la ré­bel­lion, fût­elle mo­dé­rée… Do­nald Trump ne fait que dire de ma­nière ou­tran­cière ce que lais­sait en­tendre son pré­dé­ces­seur Barack Obama. En France, Fran­çois Fillon me semble épou­ser ce point de vue.

■ La Rus­sie va en­cou­ra­ger la tran­si­tion po­li­tique en Syrie ?

Mos­cou tra­vaille à un pou­voir al­ter­na­tif, à l’après­Ba­char al­As­sad. Les Russes sont de très bons joueurs d’échec. Ils ont un coup d’avance. Pour l’heure, les forces gou­ver­ne­men­tales ap­puyées par leurs al­liés russes vont pour­suivre avec la re­con­quête de la pro­vince d’Id­leb. Aux Oc­ci­den­taux et aux Amé­ri­cains en par­ti­cu­lier de fa­vo­ri­ser celle de Pal­myre et Ra­ka.

■ C’en est fi­ni de la ré­bel­lion ? Pro­ba­ble­ment. La chute d’Alep, deuxième ville du pays, peut pré­ci­pi­ter la fin d’une ré­bel­lion pas tou­jours bien ac­cueillie d’ailleurs dans les ter­ri­toires qu’elle contrô­lait. À Alep, son ar­ri­vée avait vu une par­tie de la po­pu­la­tion des quar­tiers Est ga­gner les quar­tiers Ouest.

■ Le mar­tyre d’Alep ins­pire l’hor­reur, sa chute une sorte

de sou­la­ge­ment… Beau­coup de mi­li­taires fran­çais, ex­cé­dés par les propos te­nus par leur propre di­plo­ma­tie ou celle d’autres pays, lais­saient en­tendre que la Rus­sie fai­sait le sale bou­lot, qu’il fal­lait « net­toyer » Alep d’une ré­bel­lion is­la­miste dont une par­tie était af­fi­liée à alQaï­da.

■ Les per­dants ? La France, faute du sou­tien amé­ri­cain, l’Ara­bie saou­dite et le Qatar, qui étaient du cô­té de la ré­bel­lion. ■

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