His­toires pour mal dor­mir

La Montagne (Vichy) - - Septième Jour - Florence Ché­do­tal florence.che­do­tal@cen­tre­france.com

Dans le monde mer­veilleux des en­fants, quelques livres dé­tonnent, loin des Tchou­pi ou Pe­tit Ours brun. Cer­tains édi­teurs ren­versent les codes (Ar­rête de bou­der, chez Les P’tits bé­rets), donnent vie à des hé­ros moins lisses, voire tournent le dos aux hap­py ends. Mais n’ou­blions pas que les contes tra­di­tion­nels s’y connais­saient aus­si pas mal en ma­tière de cruau­té.

Certes, le loup n’est pas des plus sym­pa­thiques et fré­quen­tables dans Le Pe­tit Cha­pe­ron rouge, mais il ter­mine éven­tré, la langue pen­dante, et tout est bien qui fi­nit bien donc. Ouf. Juste un pe­tit flip de rien du tout. Seule­ment, par­fois, ça tourne sa­le­ment au vi­naigre, ce qui a le mé­rite d’ap­por­ter du souffle dans une lit­té­ra­ture jeu­nesse par­fois trop fade.

Sui­vons les pas de ce pe­tit Pous­sin noir (Pas­tel/L’École des loi­sirs), pon­du en 1997, par Ras­cal et Pe­ter El­liott. Une sorte de vi­lain pe­tit ca­nard tout noir dans une mare de pous­sins jaunes qui va par­tir à la re­cherche de ses vrais pa­rents… et fi­nir entre un cou­teau et une four­chette, se­lon la forte sug­ges­tion fi­nale, dans un pay­sage rou­ge­sang. « Je pense que le mal­heur de cette lit­té­ra­ture vient du fait que ces livres ne sont pas ache­ JOYEUX NOËL. On a beau dire. Le vieil homme à la barbe blanche n’est pas ras­su­rant pour tout le monde…

tés par les pre­miers in­té­res­sés, mais par des adultes aux idées tout ar­rê­tées sur ce que l’on peut don­ner ou non aux en­fants. D’où ce trop­plein d’his­toires sans style, conve­nues et ras­su­rantes pour l’adulte », di­sait l’au­teur. C’était aus­si l’avis du psy­cho­logue et pé­da­gogue Bruno Bet­tel­heim qui, dans Psy­cha­na­lyse des contes de fées (1976), re­grette qu’on ne serve que de la soupe tiède aux en­fants. Se­lon lui, en croyant les

pro­té­ger d’un monde dont ils per­çoivent, pour­tant, la com­plexi­té et la cruau­té, on contri­bue à culti­ver leurs an­goisses, au lieu de les ex­pli­quer, de « mettre de l’ordre ». Et d’apai­ser les pul­sions di­verses, y com­pris meur­trières, qui tra­versent leurs char­mants cer­veaux. La vie, pa­raît­il, n’est pas un conte de fées.

Par­mi les dé­li­cieuses pages cruelles : La Vo­lière do­rée ou la véritable his­toire de la prin­cesse san­gui­naire (d’An­na Cas­ta­gno­li et Carll Cneut, chez Pas­tel/ L’École de loi­sirs). Une prin­cesse qui dé­ca­pite à tour de bras les ser­vi­teurs qui la mé­con­tentent. « Tchak ! »

Mais les contes tra­di­tion­nels sont, dans leur ver­sion ori­gi­nelle, im­bat­tables en cruau­té. « Signe d’une époque, juge Isa­belle Fillio­zat (Au coeur des émo­tions de l’en­fant), où l’on fai­sait peur aux en­fants pour ob­te­nir obéis­sance et sou­mis­sion ». Rien de tel qu’une p’tite frayeur pour les mettre au pas… L’autre ex­pli­ca­tion est celle d’un temps où l’on pro­té­geait moins les en­fants des choses de la vie.

Gorges tran­chées, yeux pi­co­rés, mort lente…

C’est ain­si qu’An­der­sen sa­cri­fie La Pe­tite Si­rène (Dis­ney re­non­ce­ra). Les frères Grimm, très ima­gi­na­tifs, chaussent la ma­râtre de Blanche­Neige de sou­liers de fer rou­gis au feu et la condamnent à se con­su­mer par les pieds jus­qu’à ce que mort s’en suive. Par­mi les scènes in­sou­te­nables, il y a aus­si Barbe bleue qui pend ses ex­épouses dans son ca­bi­net se­cret, l’Ogre qui tranche les gorges de ses sept filles dans Le Pe­tit Pou­cet, les soeurs de Blanche­Neige qui se font pi­co­rer les yeux par des oi­seaux…

Que d’hor­reurs, que d’hor­reurs… en cette pé­riode en­chan­tée de Noël ! ■

PHOTO AFP

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