LE FEUILLETON

La Montagne (Vichy) - - Au quotidien -

– C’est drôle, j’me di­sais que toi et moi on avait un truc en com­mun. J’avais un fils unique et toi, ta fille, elle est unique aus­si. Toi, t’as rien que Ma­rie, et moi, j’avais rien qu’Édouard. L’ef­fort d’at­ten­tion pour suivre le rai­son­ne­ment fait fron­cer les sour­cils de Lo­riot. – Sauf que moi je l’ai per­du dé­fi­ni­ti­ve­ment, lâche Émile. Il re­vien­dra ja­mais. Ça va faire deux ans dans quinze jours. – Deux ans… – J’ai pas trop l’air comme ça, mais à l’in­té­rieur de moi j’ar­rive pas à m’en re­mettre. Tu me di­ras, moi et puis les autres qui sont dans mon cas, c’est les cir­cons­tances. Si y avait pas eu cette va­che­rie de guerre, Édouard se­rait en­core là, et puis mon pe­tit Louis, il au­rait tou­jours son père. Je pou­vais rien em­pê­cher. Im­pos­sible. Qu’est-ce que j’au­rais pu faire pour dé­tour­ner les obus ? Lo­riot est mal à l’aise. À l’in­té­rieur de lui, son es­prit se tor­tille comme un chien d’ar­rêt dans l’at­tente de l’ordre du chas­seur. Il a très bien com­pris ce qu’Émile veut lui dire mais le fait de par­ler d’un en­fant mort l’em­bar­rasse. Comment pour­rait-il ré­tor­quer que, dans son cas, c’est pire ? Évi­dem­ment qu’il n’y a pas pire qu’un en­fant mort, sur­tout quand il est tué à la guerre. On ne peut rien ré­pondre là-des­sus. Sans lui lais­ser le temps de trou­ver une ri­poste, Émile livre le fond de son rai­son­ne­ment : – Ma­rie, elle a fait une conne­rie et je com­prends que tu sois re­mon­té. Sauf que toi, ta fille, elle est vi­vante et que, ques­tion maî­trise de la si­tua­tion, t’es le maître du jeu… Il ne fi­nit pas vrai­ment sa phrase, lais­sant le soin à Lo­riot de pro­lon­ger. – Qu’est-ce que tu veux dire ? – Perds pas ta fille comme moi j’ai per­du mon gar­çon, as­sène aus­si­tôt Émile sur un ton ferme. Moi, c’est un Boche qu’avait le doigt sur la dé­tente. Je pou­vais rien faire. Pour Ma­rie, c’est toi qui as le doigt sur la dé­tente. Moi, je te dis : « Il est pas trop tard. Ap­puie pas ! » – Un coup de fu­sil ! Comme tu y vas ! – Tu le re­gret­te­rais toute ta vie. – Elle mé­rite quand même une belle en­gueu­lade, non ? – Eh bien, en­gueule-la. Ça oui. Un père a le droit d’en­gueu­ler sa fille qu’a fait une conne­rie. – En­core heu­reux… – Tu vois, pour­suit Émile sur un ton de voix qui se rap­proche de la confi­dence, moi, dans mon mal­heur, j’ai la chance d’avoir mon pe­tit-fils. C’est pour lui que je me lève tous les jours. Si je l’avais pas, qu’est-ce qu’elle de­vien­drait ma ferme après moi ? La ferme ? Oui, Lo­riot y a pen­sé. Et de­puis long­temps. Comme tout pay­san, il ne pense même qu’à ça. Il tourne la tête et re­garde une char­rette ti­rée par deux che­vaux en ligne qui passe sur le che­min de la Du­che­rie. Il suit la marche de l’at­te­lage qui se dé­tache sur le vert des bois puis, à brûle-pour­point, fait face à Émile et s’écrie : – Bon, Ma­rie et le pe­tit, c’est une chose ! Mais y a quand même l’autre sa­li­gaud qui lui a fait ça ! – Sa­li­gaud, sa­li­gaud… Il se dé­file pas. Il est prêt à ma­rier ta fille pour ré­gu­la­ri­ser. Tout peut ren­trer dans l’ordre. T’as juste une pa­role à dire.

(à suivre)

épi­sode 62

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