SI C’EST VOTRE AN­NI­VER­SAIRE AU­JOURD’HUI

La Montagne (Vichy) - - Au quotidien -

Jacques a re­te­nu une car­riole chez son loueur. Dans la lettre qu’il lui a fait par­ve­nir par l’in­ter­mé­diaire du chef de gare pour qu’elle ar­rive très ra­pi­de­ment, le maire de SaintÉ­liph an­nonce le re­vi­re­ment de Lo­riot à condi­tion que le tu­teur of­fi­ciel de Lu­cas vienne dis­cu­ter avec le père de la fille, comme ce­la se ferait si Lu­cas avait une fa­mille. La for­mu­la­tion fait sou­rire Jacques Vous n’ar­ri­vez pas à ache­ver tout ce que

vous vous étiez pla­ni­fié et ce­la vous an­goisse. Les en­fants nés ce jour au­ront un cô­té un peu dé­lu­ré. tout en le rem­plis­sant de bon­heur. On le place au même rang qu’un père, ce qui consti­tue à ses yeux la plus belle des re­con­nais­sances qui puisse ré­com­pen­ser son tra­vail. Sa car­riole pé­nètre dans la cour désor­don­née de la ferme au mo­ment où Lo­riot ai­dé par deux bon­hom­miaux por­tant pan­ta­lons à l’an­cienne et bre­telles pla­quées sur des che­mises à car­reaux aux manches re­trous­sées sortent de la soue un go­ret ré­cal­ci­trant qui, pré­su­mant du mau­vais sort qu’on lui ré­serve, pousse des cris ter­ribles et se débat comme un beau diable. – Nom de Dieu ! gueule Lo­riot. Chope une patte ! Ta corde, elle te sert à quoi ? Al­lez ! Jacques contourne une par­tie du tas de fu­mier et ar­rête son che­val le long de l’écu­rie. Il des­cend et at­tache la bride à l’un des an­neaux scel­lés dans le mur. C’est la pre­mière fois qu’il vient chez les Lo­riot mais, en rai­son de sa longue ex­pé­rience des fermes où il place des pu­pilles et des dires du maire de Saint-Éliph, il n’a pas ima­gi­né autre chose que le dé­sordre et les bâ­ti­ments dé­la­brés qu’il a sous les yeux. Il pié­tine le fu­mier que le grat­tage des poules épar­pille bien au-de­là des li­mites des mu­rets, passe au large du de­mi-cercle tra­cé par les pattes du chien qui s’épou­mone au bout de la chaîne et s’ap­proche de la couche de paille éta­lée sur la­quelle se­ra grillé le co­chon. Une échelle dres­sée contre le mur et des cordes sont prêtes. Lo­riot com­prend tout de suite qu’il s’agit de l’ins­pec­teur de l’As­sis­tance avec le­quel il a à dis­cu­ter. Émile le lui a an­non­cé. Parce que le co­chon lance des ten­ta­tives brusques pour s’échap­per, mais sur­tout parce que Lo­riot es­time que faire at­tendre un mon­sieur en cha­peau est propre à lui don­ner un avan­tage dans la dis­cus­sion, il lance d’une voix forte qui couvre avec peine les hur­le­ments ai­gus de l’ani­mal : – J’suis à vous dans deux mi­nutes. Jacques lève le bras pour si­gni­fier qu’il peut at­tendre. Un bon­hom­miau réus­sit à pas­ser le noeud cou­lant au­tour de la patte ar­rière et tire la corde pour dés­équi­li­brer le go­ret à chaque ten­ta­tive d’éva­sion. L’autre gars tire sur celle qui est nouée au­tour du cou jus­qu’à étran­gler l’ani­mal. Lo­riot, à coups de bâ­ton sur le cul, le pousse vers le lieu du crime. Quand la bête se trouve à proxi­mi­té du tas de paille, les hommes cessent de ti­rer. L’ani­mal, sur­pris, af­fer­mit ses quatre pattes pour ré­ta­blir un bon équi­libre et rem­place ses cris stri­dents par des gro­gne­ments in­ter­ro­ga­tifs. – J’es­tour­bis le bes­tiau et j’ar­rive ! dit Lo­riot en sai­sis­sant le lourd maillet de bois po­sé à cô­té de l’échelle. Lo­riot pro­longe l’at­tente et Jacques n’aime pas trop ce com­por­te­ment. Lo­riot lui semble être l’un de ces pay­sans ma­drés qui risque de le faire poi­reau­ter pen­dant une heure.

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