L’éton­nante his­toire des dé­cors d’Aï­da

OPÉ­RA ■ Sto­ckés dans un bâ­ti­ment en ruine, in­utiles, les dé­cors sont sau­vés presque par ha­sard

La Montagne (Vichy) - - La Une - Pierre Cham­baud vi­chy@cen­tre­france.com

OPÉ­RA. Il y a trente ans, sto­ckée dans un han­gar voué à la des­truc­tion, une par­tie des dé­cors d’Aï­da est sau­vée par ha­sard, em­por­tée dans une bro­cante à Chan­telle.

REN­CONTRE. Alors qu’il tra­vaille à l’opé­ra, Pas­cal Bois­sier de­mande la per­mis­sion de prendre les pièces, pour « dé­co­rer une grange ».

À Vi­chy, une par­tie des dé­cors d’Aï­da, le pre­mier opé­ra don­né dans le nou­veau théâtre il y a 115 ans, existe tou­jours. Un âge ca­no­nique qui les rend unique en France et dans le monde. Une his­toire in­croyable, aus­si, que La Mon­tagne vous ra­conte, en trois épi­sodes. Deuxième vo­let, et ren­contre avec Pas­cal Bois­sier. C’est lui qui, dans les an­nées 80, de­mande à prendre les dé­cors, les sau­vant… par ha­sard.

«L’au­to­ri­sa­tion est tom­bée. Alors on a af­fré­té un ca­mion. » Trente ans après, quand Pas­cal Bois­sier évoque le mo­ment où il re­part avec les dé­cors d’Aï­da dans la re­morque di­rec­tion Chan­telle, ce­la semble simple comme bon­jour. « C’est après­coup que l’his­toire s’est fa­bri­quée, et est de­ve­nue ro­cam­bo­lesque… »

Le lieu de sto­ckage presque en ruine

Au mi­lieu des an­nées 1980, les dé­cors du pre­mier opé­ra don­né dans le nou­veau bâ­ti­ment en 1901, ont dé­jà un âge ca­no­nique. Plus de 80 ans, une ano­ma­lie quand les dé­cors sont en gé­né­ral dé­truits au bout de dix ans. Cette spé­ci­fi­ci­té vi­chys­soise s’ex­plique par les ma­ga­sins du bou­le­vard De­nière,

construits en 1899. Ils ont per­mis de gar­der Aï­da au sec, jus­qu’à la fin des an­nées 60. L’Opé­ra cesse alors de pro­duire des dé­cors, dont cer­tains dis­pa­raissent, d’autres s’abi­ment, dans des han­gars tom­bant en ruine.

Alors quand Pas­cal Bois­sier, qui tra­vaille à l’opé­ra, de­mande à ré­cu­pé­rer des pièces pour « dé­co­rer une grange », l’opé­ra­tion ne pose pas de pro­blèmes à la com­pa­gnie fer­mière, qui gé­rait en­core l’Opé­ra. « C’était une autre époque, et pro­ba­ble­ment

qu’à l’in­té­rieur d’eux­mêmes, ils sa­vaient que c’était voué à la des­truc­tion. C’était in­gé­rable. » Bien vu : les ma­ga­sins De­nière se­ront dé­truits en 1992, comme les dé­cors qui étaient en­core à l’in­té­rieur.

Mais avec le ca­mion de lo­ca­tion, à l’époque, Pas­cal Bois­sier ne cherche pas à sau­ve­gar­der des dé­cors en par­ti­cu­lier. L’ob­jec­tif est de dé­co­rer une bro­cante, pas de créer un mu­sée. Ils em­barquent 12 pièces d’Aï­da, au ha­sard : « Une fois sur place,

on a pris celles qui nous sem­blaient sym­pas, “Ça, c’est jo­li, ah les élé­phants…” On n’a pas tout ou­vert, on a cer­tai­ne­ment lais­sé échap­per des tré­sors, se rap­pelle­t­il. On a pris un cer­tain nombre de choses, et comme on avait le ca­mion, on l’a rem­pli. »

To­tal : 800 m² de sur­face. « Il faut voir à quoi res­sem­blait le ma­ga­sin, il y en avait 50 mètres d’un cô­té, 50 mètres de l’autre ! Même avec le se­mi plein, on ne voyait pas la dif­fé­rence. »

C’est la prin­ci­pale pro­blé­ma­tique de la conser­va­tion de ces dé­cors : com­ment sto­cker des pièces aus­si im­menses, aus­si dif­fi­cile à bou­ger ? An­toine Paillet le ré­sume bien : « C’est grâce aux ma­ga­sins exis­tants de 1899 qu’ils sont conser­vés, alors qu’ailleurs ce n’est pas le cas. C’est à cause de la des­truc­tion des ma­ga­sins qu’ils sont par­tiel­le­ment dé­truits, et c’est grâce à la grange de Chan­telle qu’ils sont conser­vés. En­fin, c’est parce que le pro­prié­taire quitte sa grange qu’ils sont ré­cu­pé­rés. Et c’est la que les pro­blèmes com­mencent pour nous… »

Alors tant pis si le sto­ckage à Chan­telle n’était pas op­ti­mal. En 2012, les dé­cors sont re­trou­vés abî­mées, tâ­chés. Mais le mu­sée de l’opé­ra se porte ac­qué­reur, pour quelques mil­liers d’eu­ros, avec l’aide de la fon­da­tion Pe­ron­net.

Ce ra­chat, c’est le dé­but d’une troi­sième vie pour les dé­cors d’Aï­da. Ils ont été au centre de l’inau­gu­ra­tion de l’opé­ra. Ils ont en­suite ser­vi de dé­co­ra­tion dans une bro­cante. Il fau­dra main­te­nant les res­tau­rer, pour les pré­sen­ter au pu­blic. Vaste (et oné­reux) pro­gramme. ■

« Une fois sur place, on a pris des dé­cors qui nous sem­blaient sym­pas »

PHO­TO DO­MI­NIQUE PARAT

DO­MI­NIQUE PARAT

GRANGE. Pas­cal Bois­sier, en 2013 (à gauche), lorsque les dé­cors ont été ré­cu­pé­rés.

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