Le vieux son­neur de cloches en Cé­zal­lier

La Montagne (Vichy) - - Festivites -

Louis, le vieux son­neur de cloches, était fier du ca­rillon du vil­lage. Cette nuit-là, la burle souf­flait, la nuit de Noël était gla­ciale. Louis mon­ta dans le clo­cher pour battre le ca­rillon. Ce se­rait une bien étrange nuit.

Une de­mi­heure avant mi­nuit, cette nuit de Noël, Louis, le vieux son­neur de ce bourg du Cé­zal­lier, là­haut, quit­ta sa chau­mière et se di­ri­gea vers l’église.

Une neige épaisse cou­vrait le sol, la burle souf­flait à tra­vers les ve­nelles, dans les mai­sons on veillait, des ha­los aux fe­nêtres gi­vrées tra­his­saient cette longue nuit.

Quand Louis eut gra­vi len­te­ment les marches du clo­cher, il ti­ra à lui la porte ou­vrant au som­met de la tou­relle où ve­nait tour­billon­ner la bise. Il s’as­sit sur un es­ca­beau vis­à­vis des trois cloches, il ti­ra de sa ga­bar­dine épaisse deux lourds mar­teaux, et alors il se mit à frap­per à tour de rôle les trois cloches.

Ah ! Il en était fier de son ca­rillon ! Pas une autre église dans les pa­roisses à une jour­née de che­val à la ronde n’en pos­sé­dait un de la sorte !

Trois cloches dont les sons par­laient aux gens des vil­lages alen­tours… La plus pe­tite au son clair et ar­gen­tin. Celle­ci se me­nait à la vo­lée. On la son­nait dans les avents de Noël à l’heure de l’an­gé­lus. Ne di­sait­on pas alors qu’on son­nait Pau­late en don­nant à la cloche le ton de l’air du Bon Roi Da­go­bert…

La moyenne avait un son joyeux, gai, de sym­pho­nies, comme si elle fai­sait cou­ler les notes le long d’une cas­cade. Quant à la troi­sième, elle était grave, triste, elle avait son­né tant de fois le glas, elle avait ac­com­pa­gné tous ceux du vil­lage et des ha­meaux pour leur der­nier voyage. On la son­nait aus­si quand ve­nait l’orage, elle avait dit­on la ca­pa­ci­té de pré­ser­ver le vil­lage de la foudre.

Avec ar­deur, Louis frap­pait sur les trois ai­rains. De son ob­ser­va­toire, il pou­vait voir se dé­ta­cher sur la neige, au mi­lieu de la place, sous le ha­lo d’un ré­ver­bère, les pa­rois­siens al­lant à pas ra­pides vers le sanc­tuaire. Ain­si, il bat­tit la me­sure long­temps, long­temps, pour ap­pe­ler à la messe de mi­nuit.

Mais peu à peu, les forces du vieux son­neur s’épui­saient, les coups des mar­teaux s’es­pa­çaient. Dans sa tête, sa vie se mit à dé­fi­ler, se dé­vi­dant comme la pel­li­cule d’un vieux film… Il re­voyait le temps où, en­fant, avec frères et soeurs, ils ve­naient à pa­reille heure du loin­tain hameau à l’ap­pel du clo­cher. Il aper­ce­vait dans la crèche l’en­fant di­vin, le boeuf et l’âne, les ber­gers et leurs mou­tons, un peu en re­trait, aux cou­leurs cha­mar­rées, les rois mages, et c’était le re­tour au hameau, les pas cris­saient sur les fon­drières ge­lées. La fa­mille se re­trou­vait au­tour de la longue table de bois, la bûche flam­bait dans le foyer. Cha­cun al­lait par­ta­ger le sou­per de la mer­veilleuse nuit, la soupe chaude, le pain blanc, le riz au lait.

Les cloches ne son­naient plus. Louis ne se ré­veilla pas, il ne sor­tit pas de son rêve : le vieux son­neur était mort.

L’of­fice ter­mi­né, le cu­ré at­ten­dit chez lui son son­neur qui ve­nait d’ha­bi­tude par­ta­ger son mo­deste ré­veillon. Las d’es­pé­rer, le cha­pe­lain s’en­ve­lop­pa dans une cape noire, tra­ver­sa l’église sombre, es­ca­la­da les marches du clo­cher. Quand il ar­ri­va au som­met, il trou­va son vieux son­neur gi­sant dans les bour­rasques gla­cées. Louis avait lui­même son­né son propre glas… ■

Louis re­vit le film de sa vie, ce­lui des nuits de Noël de son en­fance

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Ne di­sai­ton pas alors qu’on son­nait Pau­late en don­nant à la cloche le ton de l’air du Bon Roi Da­go­bert…

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