SI C’EST VOTRE AN­NI­VER­SAIRE AU­JOURD’HUI

La Montagne (Vichy) - - Au Quotidien -

Ro­sine cherche le re­gard de son homme et des larmes lui viennent aux yeux. « Mon Jo­seph… » Dans la brume de sa fa­tigue, l’image du ma­ri es­tro­pié s’im­pose, avec son bras in­firme et son vi­sage ra­va­gé. Quand elle pense à ses bles­sures, c’est sur­tout la vi­sion de l’oeil cre­vé qui l’im­pres­sionne. « For­cé­ment, un oeil cre­vé, ça doit Vous n’êtes pas de ceux qui se laissent

mar­cher sur les pieds. Qu’on se le dise ! Les en­fants nés ce jour se­ront ar­tistes. lui chan­ger le vi­sage… » Au fil des mi­nutes, la sil­houette du sol­dat mu­ti­lé mar­chant obs­ti­né­ment dans les cou­loirs d’un hô­pi­tal mi­li­taire im­pro­bable se forme et se dé­forme. Le si­lence, la tié­deur des cou­ver­tures et la fa­tigue ir­ré­pres­sible ont rai­son d’elle, l’en­gour­dis­se­ment la gagne et elle pique du nez à plu­sieurs re­prises, plon­geant par sac­cades dans l’in­cons­cience, sur­sau­tant quand la vi­sion ter­rible du vi­sage ai­mé la ra­mène bru­ta­le­ment à la réa­li­té. « Mon Dieu, faites qu’il re­vienne vite. J’ai tel­le­ment be­soin de lui ! » Su­zanne est molle sur son ventre. Elle ne tète pas. Au bout de une heure de va-et-vient dans les eaux troubles des pertes et des re­prises de conscience, vain­cue par une ul­time charge de fa­tigue, Ro­sine nau­frage comme une masse dans les pro­fon­deurs d’un sommeil dont les cau­che­mars mé­lan­geant chairs vio­la­cées, murs blancs d’hô­pi­taux et huis­siers de jus­tice aux yeux jaunes l’ex­pul­sant des Croi­settes ne par­viennent plus à la faire émer­ger. La nuit est rem­plie d’an­goisses. À 6 heures, Jeanne s’éveille. Dans son de­mi-sommeil de fin de nuit, elle tète son pouce et émet des bruits de suc­cion gran­dis­sant. Ro­sine émerge dif­fi­ci­le­ment avec une ter­rible mi­graine, agi­tée par les miasmes de ses mau­vais rêves. Quelque chose pèse sur son ventre. Elle se sent mal. Où es­telle ? Le lit… Le rayon de jour qui entre dans la chambre par le coeur dé­cou­pé dans le vo­let… l’odeur du pé­trole ayant char­bon­né dans la lampe… Quelle heure est-il donc ? Et cette lour­deur sur son ventre… Ro­sine avance ses mains vers cette masse pe­sante. Elle touche cette chose étrange et, sou­dain, elle fré­mit et se re­dresse comme un res­sort. Su­zanne est inerte, froide, in­ani­mée. Ro­sine est brus­que­ment prise d’un im­mense ver­tige. La tête lui tourne, ses tempes battent et son coeur s’af­fole à ce point qu’elle ne peut plus res­pi­rer. Dans le noir de la chambre, ses mains s’em­parent d’un pe­tit corps sans vie dé­jà froid. Su­zanne est morte ! Ro­sine se dresse pres­te­ment dans le noir. Elle se pré­ci­pite dans la cui­sine, le bé­bé mort, sou­dain très lourd, dans les bras. Al­ber­tine est as­sise près de la fe­nêtre pour pro­fi­ter de la faible lu­mière de l’aube, la botte d’éclisses d’osier à ses pieds. Elle fi­nit le tres­sage du re­bord du pa­nier qu’elle a com­men­cé de­puis plu­sieurs jours. – Tu dor­mais bien, je… Ro­sine est fi­gée dans l’en­ca­dre­ment de la porte, de­bout, la poi­trine dé­braillée, ha­garde, les yeux fixes et exor­bi­tés d’épou­vante. Elle tient entre ses mains le pe­tit corps dont la nuque raide main­tient la tête de l’en­fant dans la tor­sion dou­lou­reuse d’un la­pin pris dans le col­let d’un bra­con­nier. Al­ber­tine com­prend au pre­mier coup d’oeil.

(à suivre) © Edi­tions

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