Le scru­tin de la re­com­po­si­tion

La Montagne (Vichy) - - France & Monde Actualités - Bru­no Mège bru­no.mege@cen­tre­france.com Pour les ou­vriers

Une chose est qua­si­ment sûre : au soir du 18 juin, l’As­sem­blée na­tio­nale se­ra pro­fon­dé­ment re­mo­de­lée. Deux cents dé­pu­tés sor­tants ne se re­pré­sentent pas et l’al­liance En Marche-MoDem va cer­tai­ne­ment faire une en­trée en force sur les bancs du Pa­lais-Bour­bon. Fran­chi­ra-t-elle à elle seule la barre fa­ti­dique des 289 sièges, soit le seuil de la ma­jo­ri­té ab­so­lue qui met­trait le nou­vel exé­cu­tif dans une po­si­tion confor­table ? Ce­la semble dé­sor­mais pos­sible.

Pe­tite re­vue des forces en pré­sence, de leurs atouts et han­di­caps, à dix jours du pre­mier tour.

L’abs­ten­tion, 1 élé­ment-clé. Les abs­ten­tion­nistes pour­raient bien être le pre­mier par­ti de France au soir du 11 juin, comme l’ont mon­tré les pré­cé­dents scru­tins lé­gis­la­tifs ayant im­mé­dia­te­ment sui­vi une pré­si­den­tielle. En 2012, l’abs­ten­tion avait at­teint 42,78 % au pre­mier tour de l’élec­tion des dé­pu­tés. En 2007, elle était de 39,6 %…

Il s’agit d’une constante : sys­té­ma­ti­que­ment, la dé­mo­bi­li­sa­tion gagne les rangs des élec­to­rats qui ont per­du la pré­si­den­tielle. Seul ce­lui du pré­sident élu reste vrai­ment sur la brèche. Tout se passe comme si un ré­flexe lé­gi­ti­miste em­pê­chait le corps élec­to­ral dans son en­semble de se dé­dire par rap­port à la pré­si­den­tielle, et comme si cette conduite lé­gi­ti­miste pre­nait en bonne par­tie la forme d’une forte abs­ten­tion ai­dant gran­de­ment le par­ti du pré­sident élu.

L’en­tente En Mar­cheMoDem. 2 Comme le montrent les der­nières en­quêtes leur ac­cor­dant au­tour de 30 % des voix, la ma­jo­ri­té ab­so­lue (289 dé­

pu­tés) n’est pas hors de por­tée pour les deux « par­tis du pré­sident ». En outre, l’al­liance ne pré­sente pas de can­di­dat face à une bonne qua­ran­taine de « Ma­cron­com­pa­tibles » dont l’éti­quette théo­rique reste en prin­cipe PS ou LR, mais qui se sont par­fois au­to­re­bap­ti­sés « ma­jo­ri­té pré­si­den­tielle » (Ma­ri­sol Tou­raine et d’autres). Ce­la pour­rait four­nir l’ap­point né­ces­saire s’il n’y a pas 289 ma­cro­niens « pur jus ». Tac­ti­que­ment, c’est as­sez bien pen­sé. Quant au han­di­cap d’avoir des can­di­dats sou­vent peu connus, il ne joue pas ou peu dans une confi­gu­ra­tion où il s’agit de confir­mer la pré­si­den­tielle : c’est l’éti­quette « Ma­cron » qui est l’élé­ment dé­ter­mi­nant.

L’al­liance LR-UDI. Le 3 pro­blème de l’élec­teur « de la droite et du centre », c’est qu’il doit avoir bien cer­né le pro­fil du can­di­dat LR­UDI de sa cir­cons­crip­tion ! S’agit­il d’un « droi­tier » qui res­te­ra dans une op­po­si­tion as­sez ré­so­lue à Ma­cron, d’un « réa­liste » prêt à une op­po­si­tion construc­tive voire ac­com­mo­dante, ou d’un « jup­péo­cen­triste » qui va sans doute ral­lier la ma­jo­ri­té ma­cro­nienne au len­de­main du 18 juin ?

L’élec­teur de droite n’est pas vrai­ment ai­dé par les res­pon­sables de la cam­pagne lé­gis­la­tive de LR, et

des chan­tiers de SaintNa­zaire (Loire­At­lan­tique), le Me­ra­vi­glia – le pa­que­bot inau­gu­ré hier par Em­ma­nuel Ma­cron – a une sa­veur par­ti­cu­lière. Ce géant des mers de 315 mètres de long et 65 mètres de haut fai­sait par­tie d’une com­mande de 3 mil­liards de dol­lars pour quatre na­vires (deux étaient en op­tion à ce mo­ment­là) par le croi­sié­riste suisse MSC. C’était en 2014.

La sur­vie du site était alors as­su­rée… pour quelques mois seule­ment. De­puis le dé­part du Queen Ma­ry 2 en 2003, le der­nier grand chantier na­val de l’Hexa­gone évo­lue en eaux troubles. Les com­mandes se ra­ré­fient à l’échelle mon­diale, les concur­rents sont da­van­tage com­pé­ti­tifs et la crise éco­no­mique em­pire la si­tua­tion. De 2007 à 2010, au­cun nou­veau na­vire n’a été ache­té à SaintNa­zaire. Les rares com­mandes avant 2012 – deux Mis­tral pour les Russes, un pa­que­bot pour un fils Kadha­fi – virent au fias­co.

La si­tua­tion se tend. Une grève éclate, des me­sures de chô­mage par­tiel sont prises, les ou­vriers partent et les rues se vident. Tout le monde est in­quiet : face à l’ab­sence de com­mandes, la fer­me­ture semble iné­luc­table. Elle consti­tue­rait DITES-LE AVEC DES FLEURS. Des pan­neaux élec­to­raux à Stras­bourg.

no­tam­ment Fran­çois Ba­roin. Juste après le 7 mai, pro­mis­ju­ré, il s’agis­sait d’im­po­ser une « co­ha­bi­ta­tion » à Ma­cron. De­puis la no­mi­na­tion du gou­ver­ne­ment Phi­lippe (un mis­sile an­ti­LR), il est ques­tion de « con­trat de gou­ver­ne­ment » et d’en fi­nir avec « la droite Scron­gneu­gneu ». Bref, l’ac­tuelle di­rec­tion de LR ne fait même plus sem­blant de croire qu’elle peut ga­gner les lé­gis­la­tives et li­mite sans doute ses ob­jec­tifs à un nombre cor­rect de dé­pu­tés, tout en évi­tant l’ex­plo­sion du par­ti (ce qui semble dif­fi­cile).

Cerise sur le gâ­teau pour les ma­cro­niens : LR semble sur le point – c’est ce que pré­co­nise Ba­roin – de

re­non­cer au « ni­ni » lors­qu’il y a risque d’élec­tion d’un can­di­dat FN au se­cond tour. Ce re­tour au « front ré­pu­bli­cain » ren­drait les can­di­dats LR en­core plus « Ma­cron­com­pa­tibles »…

Le Front na­tio­nal. Mal4 gré les 34 % et les 10,6 mil­lions de voix de Ma­rine Le Pen au se­cond tour de la pré­si­den­tielle, le FN est en crise in­terne, pour cause de désac­cords sur la sor­tie de l’eu­ro et de fronde an­ti­Phi­lip­pot. Certes, il conserve un socle d’élec­teurs fi­dèles (au­tour de 18 % des ex­pri­més ?), mais l’abs­ten­tion de dé­mo­bi­li­sa­tion risque de frap­per fort dans les ca­té­go­ries po­pu­laires qui font la force du par­ti le­pé­niste.

De sur­croît, le mode de scru­tin est ter­ri­ble­ment dé­fa­vo­rable au FN, qui n’a pas d’ap­point (sauf De­bout la France, et en­core) ve­nant re­por­ter ses voix au se­cond tour. Ajou­tons que l’abs­ten­tion de­vrait mé­ca­ni­que­ment li­mi­ter le nombre de tri­an­gu­laires qui, elles, laissent une chance aux can­di­dats le­pé­nistes.

Dans ces condi­tions, la di­rec­tion du par­ti se sa­tis­fe­rait sans doute – mais sans l’avouer – d’une vic­toire sym­bo­lique de Ma­rine Le Pen dans le Pas­deCa­lais et de la consti­tu­tion d’un groupe par­le­men­taire (15 dé­pu­tés au moins).

La France 5 in­sou­mise. Que res­te­rat­il des 7 mil­lions de voix (19,6 %) ob­te­nus par une ca­tas­trophe pour cette ré­gion où 20.000 em­plois dé­pendent de ma­nière di­recte ou in­di­recte des chan­tiers.

Une bonne nou­velle ar­rive en­fin. Le 27 dé­cembre 2012, le croi­sié­riste amé­ri­cain Royal Ca­rib­bean an­nonce qu’il confie à Saint­Na­zaire la construc­tion du plus grand pa­que­bot du monde : l’Har­mo­ny of the Seas. Un con­trat ar­ra­ché de haute lutte à un ho­mo­logue fin­lan­dais, no­tam­ment grâce à l’État fran­çais qui a fa­ci­li­té les mo­da­li­tés de fi­nan­ce­ment. Si ce con­trat offre 10 mil­lions d’heures de tra­vail, il ne suf­fit pas à as­su­rer à lui seul la pé­ren­ni­té du site.

Cons­cients que les em­plois sont me­na­cés sans nou­velle com­mande, plu­sieurs syn­di­cats ac­ceptent de si­gner un ac­cord de com­pé­ti­ti­vi­té. Le paie­ment de la moi­tié de leurs jours de RTT est ge­lé pen­dant trois ans pour dé­ga­ger 21 mil­lions d’eu­ros éco­no­mies. Tous les ac­teurs s’ac­cordent à dire que « l’ac­cord fut sal­va­teur pour la sur­vie des chan­tiers ». Entre ces éco­no­mies et les me­sures prises par le gou­ver­ne­ment, Saint­Na­zaire re­de­vient com­pé­ti­tif.

Sur­tout, les chan­tiers dé­crochent la com­mande de MSC. Le site est sau­vé. Comme la crise se ter­mine, les croi­sières connaissent un re­gain d’in­té­rêt. Saint­Na­zaire en­chaîne les contrats re­cords. Les car­nets de com­mandes sont Mé­len­chon au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle ? Là aus­si, l’abs­ten­tion­dé­mo­bi­li­sa­tion risque de frap­per fort, sur­tout dans la par­tie po­pu­laire de l’élec­to­rat mé­len­cho­niste. Elle pour­rait être bien plus pé­na­li­sante que le re­fus du lea­der cha­ris­ma­tique d’ap­pe­ler à vo­ter Ma­cron le 7 mai. En outre, le PCF, pas dé­ci­dé à se lais­ser plu­mer, se­ra pré­sent dans en­vi­ron 500 cir­cons­crip­tions.

Mé­len­chon lui­même se doit d’être élu à Mar­seille, sur­tout si Ma­rine Le Pen l’est, elle, dans le Pas­deCa­lais. Si­non, le re­cul tour­ne­rait au dé­sastre mé­dia­tique. Mais avec un groupe par­le­men­taire plus ou moins étof­fé, les ap­pa­rences se­raient presque sauves.

Le Par­ti so­cia­liste. Ob6 jec­tif : évi­ter la dé­route. Ce­la dit, comme l’élec­teur LR­UDI, l’élec­teur PS de­vra être ex­trê­me­ment at­ten­tif : a­t­il comme can­di­dat, dans sa cir­cons­crip­tion, un ha­mo­niste qui se­rait un op­po­sant ré­so­lu à Ma­cron, ou un hol­lan­diste « Ma­cron­com­pa­tible », ou un vall­siste dé­jà qua­si­ment pas­sé dans la ma­jo­ri­té pré­si­den­tielle ? Avec ce pa­no­ra­ma, com­ment évi­ter l’écla­te­ment du par­ti (ou de ce qu’il en reste) entre les fu­turs ral­liés à l’exé­cu­tif et… les autres ?

Les Verts (EELV). 455 7 can­di­dats mais, mal­gré quelques pe­tits « ca­deaux » consen­tis par le PS, un très fort risque d’être rayé de la carte élec­to­rale. Ce­la pour­rait dé­bou­cher sur un beau cha­ri­va­ri en in­terne, ce dont les Verts ont l’habitude… ■ pleins à cra­quer jus­qu’en 2026 – MSC a an­non­cé hier avoir si­gné une lettre d’in­ten­tion pour quatre nou­veaux pa­que­bots d’un mon­tant de 4,5 mil­liards d’eu­ros– et les sa­la­riés vont bien­tôt de nou­veau tou­cher leurs jours de RTT. La dé­ci­sion de­vrait être prise avec plus d’un an d’avance.

Une ombre plane tou­te­fois au­des­sus de Saint­Na­zaire : la vente en cours du site par son pro­prié­taire STX à Fin­can­tie­ri. Les 2.600 sa­la­riés et quelque 5.000 sous­trai­tants sont in­quiets pour leur ave­nir : les consé­quences de cette re­prise res­tent in­con­nues. Le pré­sident Ma­cron a dé­cla­ré hier qu’il vou­lait que « soit re­vu » l’ac­cord d’ac­tion­na­riat, afin de « ga­ran­tir la pré­ser­va­tion des em­plois » mais aus­si la sou­ve­rai­ne­té.

Si ce dos­sier est sen­sible pour le nou­veau gou­ver­ne­ment, ce n’est pas uni­que­ment pour cette rai­son qu’Em­ma­nuel Ma­cron a fait le dé­pla­ce­ment en Loire­At­lan­tique, hier. Le chef de l’État sait que Saint­Na­zaire est un sym­bole de la réus­site du dia­logue so­cial, mais aus­si de la pré­ser­va­tion d’un fleu­ron de l’in­dus­trie fran­çaise sur notre ter­ri­toire. Il le sait d’au­tant mieux que c’est lui qui a si­gné le con­trat dé­fi­ni­tif avec MSC, suite à la le­vée des deux na­vires op­tion­nels en février 2016, lors­qu’il était mi­nistre de l’Éco­no­mie. ■

PHO­TO AFP

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