LE FEUILLE­TON

La Montagne (Vichy) - - Annonces Classées -

Vous ne se­rez pas dé­pay­sés. Ils entrent. À l’in­té­rieur, la salle est qua­si­ment pleine. Les tables sont ser­rées et les clients, en grande ma­jo­ri­té des hommes, mangent en par­lant bruyam­ment. Le bruit est presque plus in­tense que dans la rue. Entre les tables, le pla­teau au-des­sus de la tête, les ser­veurs en che­mise blanche et ta­blier cir­culent comme des dan­seuses en frô­lant le dos­sier des chaises. – Mon­sieur Al­bert ! le hèle un gar­çon. Je vous ai gar­dé une table dans le fond. – C’est gen­til, ré­pond M. Pé­rouas avant de se re­tour­ner vers ses deux amis pour ajou­ter : Là-bas, il n’y a pas de pas­sage. On se­ra plus au calme pour par­ler. Ils gagnent le fond de la salle. La table est mi­nus­cule. C’est à peine s’il y a place pour les trois as­siettes dans les­quelles les en­trées sont dé­jà ser­vies pour ga­gner du temps. Les clients, en ma­jo­ri­té des bu­reau­crates des mi­nis­tères en­vi­ron­nants, ne dis­posent que de une heure pour dé­jeu­ner. Ils ôtent leurs man­teaux en fai­sant at­ten­tion de ne rien bous­cu­ler au­tour d’eux et les ac­crochent au per­ro­quet qui se trouve dans l’angle, puis ils se contor­sionnent pour s’as­seoir. – Alors, in­ter­roge Al­bert dès qu’ils sont ins­tal­lés, cette ma­ti­née ? – Le juge nous a écou­tés, ré­pond Jacques. – On a pu confir­mer tout ce qui est dé­jà écrit dans le dos­sier, pour­suit Émile. On a ré­pé­té que l’in­té­rêt de cette pe­tite c’est de res­ter chez des gens qui l’aiment et l’élèvent comme il faut. Mais est-ce que le juge nous a vrai­ment en­ten­dus ? Il est tel­le­ment froid… Pas fa­cile de de­vi­ner ce qu’il pense. – Mais si, en­chaîne Jacques, je crois que nous avons mar­qué des points. Ils ra­content lon­gue­ment les dé­tails de l’en­tre­tien. Les as­siettes d’en­trées ter­mi­nées, un gar­çon ap­porte trois as­siettes conte­nant le foie de veau-pu­rée. C’est ef­fec­ti­ve­ment très bon. Les conver­sa­tions des tables voi­sines tournent presque toutes au­tour du su­jet du jour : un Tché­co­slo­vaque du nom de Vic­tor Lus­tig, sur­nom­mé le roi des ar­na­queurs, a réus­si à vendre la tour Eif­fel à un go­go de fer­railleur du nom d’An­dré Pois­son qui vou­lait se faire un nom dans le monde des ré­cu­pé­ra­teurs pa­ri­siens. Une for­tune. Tout Pa­ris en parle et se gausse. Les jour­naux en font tous leurs gros titres. – C’est en se fai­sant pas­ser pour un fonc­tion­naire du gou­ver­ne­ment qu’il a réus­si à lui re­four­guer la tour Eif­fel pour cent mille francs, en­tend-on à droite. – Ce Pois­son, ce qui l’a convain­cu, c’est quand le Tché­co­slo­vaque lui a de­man­dé un pot-de-vin pour pous­ser le dos­sier, s’amuse-t-on à gauche. – En somme, c’est à ce mo­ment que le pois­son a été fer­ré ! ri­gole un mous­ta­chu. – De­puis le temps que les jour­naux an­noncent que le pro­jet du gou­ver­ne­ment c’est de la dé­mo­lir parce que ça coû­te­rait une for­tune de la res­tau­rer. Fal­lait que ça ar­rive, ba­na­lise-t-on près des fe­nêtres. – Cent mille francs ! Pa­raît que ce Lus­tig a dé­cam­pé en Au­triche sans at­tendre son reste. Des gens l’ont vu mon­ter dans le train avec des billets plein ses poches, ajoute-ton près du comp­toir. (à suivre)

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