LE FEUILLE­TON

La Montagne (Vichy) - - Annonces Classées -

Le juge au­ra-t-il cette vi­sion des choses et re­tien­dra-t-il cette même dé­fi­ni­tion de l’in­té­rêt de l’en­fant à adop­ter ? Les clients com­mencent à quit­ter le res­tau­rant. Les ser­veurs dé­bar­rassent les tables libres. Ils em­portent des piles d’as­siettes à bout de bras vers la cui­sine. Au comp­toir, des hommes fument et prennent le ca­fé en pour­sui­vant leurs com­men­taires sur l’ar­naque du siècle. Des « Au dé­part, Lus­tig avait contac­té six en­tre­prises de ré­cu­pé­ra­tion de fer­raille » et des « Pois­son a tel­le­ment honte qu’il n’a pas en­core por­té plainte » par­viennent en­core, mais les voix sont moins fortes et le su­jet ne pas­sionne plus vrai­ment. L’heure de re­tour­ner au bu­reau est ar­ri­vée. – Je vais de­voir vous faus­ser com­pa­gnie, re­grette Al­bert en re­gar­dant sa montre. J’ai un ren­dez­vous à 2 heures. – Je compte sur toi pour suivre l’af­faire et me te­nir au cou­rant, dit Jacques. – Le juge re­çoit les autres gens de­main. Dé­jà, si vous pou­viez avoir des échos de la fa­çon dont ça se pas­se­ra, sug­gère Émile. – Pro­mis, as­sure Al­bert. Mais vous avez vu le juge. Pas fa­cile de lire sur son vi­sage… Les trois hommes quittent le res­tau­rant. Ils re­montent la rue en­semble et, dès qu’ils ont at­teint le car­re­four, ils se sa­luent et se sé­parent. Al­bert re­monte vers le mi­nis­tère tan­dis que les deux autres partent à droite. Une cen­taine de mètres plus loin, Émile et Jacques montent dans un om­ni­bus sur le­quel la des­ti­na­tion Gare Mont­par­nasse est af­fi­chée. Ils s’as­soient côte à côte mais ils n’évoquent plus le dos­sier Pé­che­reau. Tout a été dit. Que pourraient-ils ajou­ter sans tour­ner en rond ? Main­te­nant, il faut at­tendre, et es­pé­rer. Le mar­tè­le­ment des fers sur la chaus­sée ra­mène Émile vers les che­vaux. Il re­garde par la vitre. Il sent la fa­tigue pe­ser sur lui. On tra­verse un pont sur la Seine. La voie est large et plu­sieurs at­te­lages cir­culent de front. Mal­gré lui, il ob­serve la tête basse des che­vaux, leurs ge­noux gon­flés, leurs cri­nières ternes. Ces ani­maux res­semblent à des mé­ca­niques. Ils marchent lour­de­ment, sans joie, au mi­lieu de la pé­ta­rade des mo­teurs. Ils lui font pi­tié. Il pense à sa Pâ­que­rette, à son ma­gni­fique Sei­gneur et à sa ju­ment et son jeune pou­lain. Dans ses prés, ses ani­maux sont fiers, frin­gants, beaux. Il ne sait pas pour­quoi mais, sou­dain, la vue de ces che­vaux sur le pa­vé de Pa­ris fait ap­pa­raître dans sa tête des ré­gi­ments de sol­dats ré­si­gnés mar­chant vers le front. – On di­rait qu’ils vont à l’abat­toir… laisse-t-il échap­per. Sur le coup, Jacques, per­du dans d’autres pen­sées, ne com­prend pas de quoi il parle. Il se tourne vers Émile et suit son re­gard. – Évi­dem­ment, ici, ce n’est pas la ver­dure et les col­lines qui peuvent les ré­jouir. Ra­pi­de­ment, l’om­ni­bus par­vient dans la rue de Rennes. Il s’ar­rête à in­ter­valles ré­gu­liers. Des gens des­cendent, d’autres montent. De chaque cô­té de la rue, il y a des ma­ga­sins, avec des femmes qui en res­sortent, des pa­quets plein les bras. Li­brai­rie, mo­diste, tailleur, bi­jou­te­rie, cho­co­la­tier, chaus­sures. Les bou­tiques re­gorgent de mar­chan­dises.

201 épi­sode

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