Le monde en concen­tré du ca­fé

La Montagne (Vichy) - - Magazine - © ADAGP, PA­RIS 2017

A la Ci­té du Vin à Bor­deaux, l’ex­po­si­tion « Bis­trot ! De Bau­de­laire à Pi­cas­so » cé­lèbre les liens entre le monde des arts et le monde du ca­fé.

Les an­nées 1920 en France sont celles de la re­nais­sance des ca­fés, « en­va­his par une jeu­nesse prête à tout pour dire et ou­blier l’ef­froyable bi­lan de 14­18 » re­lève Sté­phane Gué­gan.

Conseiller scien­ti­fique de l’ex­po­si­tion « Bis­trot ! De Bau­de­laire à Pi­cas­so » pré­sen­tée jus­qu’au 21 juin à la Ci­té du Vin de Bor­deaux et conser­va­teur au Mu­sée d’Or­say à Pa­ris, il voit dans le cé­lèbre por­trait de la jour­na­liste Syl­via von Har­den du peintre ex­pres­sion­niste al­le­mand Ot­to Dix (ci­contre) l’exemple par­fait de ce re­tour au ca­fé et de l’ar­ri­vée de la femme en ces lieux où elle était pré­cé­dem­ment in­truse, « sé­duc­trice, pro­fes­sion­nelle ou non, où elle al­lu­mait le dé­sir des hommes qui tiennent la place ».

Es­thé­tiques dif­fé­rentes

Pour Sté­phane Gué­gan, ce por­trait peint sur bois de la jour­na­liste du Ber­li­ner Ta­ge­blatt, qui avait ses ha­bi­tudes au Ro­ma­nische Ca­fé de Ber­lin, est la vé­ri­table « Jo­conde de l’ex­po­si­tion », ca­rac­té­ris­tique du Ber­lin des an­nées 20, une femme aux che­veux courts, ci­ga­rette à la main, seule de­vant son verre.

Des livres, des pho­tos, des films, des des­sins, des gra­vures et des pein­tures ja­lonnent l’iti­né­raire de Bis­trot ! De Bau­de­laire à Pi­cas­so qui in­vite à la dé­cou­verte de ces lieux de convi­via­li­té, de leur évo­lu­ OT­TO DIX. Por­trait de la jour­na­liste Syl­via von Har­den, 1926.

tion aus­si bien dans la so­cié­té que dans la créa­tion ar­tis­tique de la fin du XVIIIe siècle à nos jours.

« L’ex­po­si­tion montre des oeuvres im­por­tantes mais, sur­tout, elle s’est au­to­ri­sée à faire dia­lo­guer des es­thé­tiques très dif­fé­

rentes. Il ne s’agis­sait pas sim­ple­ment de rap­pe­ler l’im­por­tance du ca­fé fran­çais, l’im­por­tance du ca­fé dans l’art fran­çais. Il s’agis­sait de mon­trer comment tout ça avait es­sai­mé et en­traî­né der­rière lui l’art contem­po­rain jus­qu’à au­jourd’hui », com­mente Sté­phane Gué­gan.

L’af­fiche de l’ex­po­si­tion ac­croche le vi­si­teur avec deux noms sym­bo­liques, Charles Bau­de­laire, le théo­ri­cien de la mo­der­ni­té en 1846, et Pa­blo Pi­cas­so, qui en est l’hé­ri­tier. Mais FEMMES. À par­tir des an­nées 1870­1880 les ar­tistes s’in­té­ressent à la femme seule dans les ca­fé. « Cette so­li­tude, liée ou non au thème de la lec­ture et de l’écri­ture, est af­fir­ma­tion de soi, même quand l’image se co­lore de mé­lan­co­lie » comme dans « La pe­tite Li­na » de Charles Ca­moin (à gauche, 1907, © Adagp, Pa­ris 2017), une huile qui s’ins­crit dans la veine du por­trait fauve. Dans un es­prit proche d’Hop­per, l’huile sur car­ton de Mark Ro­th­ko (à droite, 1929­1931, © Kate Ro­th­ko Pri­zel & Ch­ris­to­pher Ro­th­ko) s’ar­rête sur le charme d’une jeune élé­gante à cha­peau cloche, un peu rê­veuse. La pho­to­gra­phie de l’entre­deux­guerres s’en­ti­che­ra aus­si des femmes aux ca­fés, seules ou en groupe, « ajou­tant la pro­vo­ca­tion du nombre à l’au­dace du geste ». le par­cours va bien au­de­là de ces deux ar­tistes et de leur époque.

« On va au fond du Pa­ris de Louis XV (avec la gra­vure de Ga­briel de SaintAu­bin, Les nou­vel­listes de 1752) à l’Amé­rique d’au­jourd’hui grâce à une pho­to­gra­phie de La Toya Ru­by Fra­zier prise en 2007, en pas­sant par le clin d’oeil d’Un bar aux Fo­lies Ber­gère d’Édouard Ma­net », com­mente l’his­to­rien d’art.

Tro­quet pa­ri­sien

Forte d’une cen­taine d’oeuvres et di­vi­sée en quatre sec­tions, cette ex­po­si­tion ex­plore l’ima­ge­rie ro­man­tique à l’époque de Bau­de­laire, les ca­fés­concerts de l’im­pres­sion­nisme, le fau­visme, le cu­bisme…

Le monde po­pu­laire des es­ta­mi­nets, ren­du cé­lèbre par Émile Zo­la, ou en­core le ca­fé comme lieu de mixi­té so­ciale, comme lieu de sé­duc­tion, de re­pré­sen­ta­tion de l’éman­ci­pa­tion de la femme y sont lar­ge­ment re­pré­sen­tés.

Dans la der­nière sec­tion, « Une bo­hème de rêve », le bis­trot prend une autre forme. Celle d’un cé­nacle, un es­pace d’af­fir­ma­tion pour les ar­tistes, de Paul Ver­laine par Ed­mond Aman­Jean (1862) à Il Caf­fè Gre­co de l’ar­tiste ita­lien Re­na­to Gut­tu­so (1976).

Bis­trot !, c’est aus­si du ci­né­ma avec le tro­quet pa­ri­sien ou le pub ir­lan­dais, des ex­traits de textes de Charles Bau­de­laire, Louis Ara­gon et de la chan­teuse et poé­tesse amé­ri­caine Pat­ti Smith, des chan­sons ou en­core des pho­tos, no­tam­ment de Ro­bert Dois­neau et Hen­ri Car­tierB­res­son, qui font tous ré­fé­rence à ce fa­meux ca­fé. ■

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