LE FEUILLE­TON

La Montagne (Vichy) - - An­nonces Clas­sées -

Su­zanne avance, seule, ma­gni­fique dans sa pe­tite robe blanche, et sa pré­sence em­plit toute la scène. Sa voix s’im­pose dès le pre­mier vers et sa fa­çon de dire Vic­tor Hu­go est si juste qu’un grand si­lence s’ins­talle. C’est char­mant. Jo­seph fond. Ro­sine est fière et la vue de l’en­fant la ra­mène à l’or­don­nance du juge. Jo­seph lui a ten­du son cou­teau. Elle a dé­ca­che­té l’en­ve­loppe et a dé­plié le pa­pier. L’or­don­nance com­porte trois pages. Avec fré­né­sie, elle se sou­vient avoir par­cou­ru les lignes à toute vi­tesse, avoir tour­né les pages et avoir tout de suite re­pé­ré la phrase im­por­tante qu’elle a criée à haute voix : « … pro­nonce l’adop­tion pleine et en­tière de l’en­fant Su­zanne Ar­mand par les époux Jo­seph et Ro­sine Pé­che­reau… » Elle a écla­té en san­glots, des larmes chaudes comme elle n’en avait ja­mais ver­sées. Jo­seph a ou­vert les bras. Ils se sont ser­rés l’un contre l’autre pen­dant de longues mi­nutes en ré­pé­tant des « Su­zanne ! Notre pe­tite Su­zanne ! »

« Il marche dans la plaine im­mense, Va, vient, lance la graine au loin, Rouvre sa main, et re­com­mence, Et je mé­dite, obs­cur té­moin… »

Sur la scène, Su­zanne pour­suit sa dic­tion. C’est beau. Sa voix est ferme, mu­si­cale et elle dit les vers avec une in­tel­li­gence du rythme qui tranche sur les bre­douille­ments des en­fants qui l’ont pré­cé­dée. Sa pré­sence force l’ad­mi­ra­tion et tout Saint-Éliph écoute la pe­tite fille, même les vieux dont l’oreille est de­ve­nue dure.

« … Pen­dant que, dé­ployant ses voiles, L’ombre, où se mêle une ru­meur, Semble élar­gir jus­qu’aux étoiles Le geste au­guste du se­meur. »

Quand le poème est fi­ni, elle sa­lue avec grâce. L’émo­tion étreint Ro­sine. Elle est en larmes. Elle a l’im­pres­sion que les ap­plau­dis­se­ments se pour­suivent bien après la fer­me­ture du ri­deau. – Oh ! Notre Su­zanne, notre pe­tite Su­zanne ! n’ar­rête pas de ré­pé­ter Jo­seph dont les ap­plau­dis­se­ments sont deux fois plus ra­pides que ceux des autres gens. – Vous pou­vez être fiers, les fé­li­cite Mme Fa­vel­lière, tan­dis que M. De­lage re­vient pour an­non­cer la suite. Le spec­tacle se pour­suit. Des en­fants cos­tu­més jouent des say­nètes, chantent en groupe, disent des mo­no­logues. Vers les 5 heures, M. et Mme De­lage font as­seoir tous les élèves sur les bancs ran­gés sous le gros tilleul. Des hommes cos­tauds em­poignent les tables sur les­quelles sont ex­po­sés, de­puis le dé­but, les livres rouges en­tou­rés de ru­bans et les di­plômes, ob­jets de toutes les convoi­tises des en­fants comme des pa­rents. Ils les hissent sur l’es­trade. De chaque cô­té des tables, on aligne des chaises, six à droite, six à gauche. – Hé, Gas­ton ! lance un homme en cas­quette à un brave fer­mier qui se trouve deux rangs der­rière. Ton Gil­bert, il va-t-il ra­fler la moi­tié de la ta­blée, c’t’an­née ? – Pas de dan­ger, ri­gole le Gas­ton en ques­tion. Il est aus­si con que l’tien. – Z’ont pas de chance ces deux pauvres gosses, glousse la femme de Gas­ton, ils sont tous les deux du cô­té de leur père. (à suivre)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.