206 épi­sode

La Montagne (Vichy) - - Annonces Classées -

Ce pe­tit cercle ri­gole à la plai­san­te­rie. Pen­dant ce temps, M. le maire, la poi­trine ceinte de son écharpe bleu, blanc, rouge, et tous les conseillers mu­ni­ci­paux montent sur l’es­trade et prennent place. Le­ro­gneux gra­vit les marches en re­gar­dant les gens. Il est fier et son vi­sage sou­riant in­dique clai­re­ment com­bien il est content de faire par­tie des no­tables du vil­lage. Pour lui, après les in­ter­mi­nables an­nées d’hu­mi­lia­tion in­fli­gées par son père, c’est un mo­ment de re­vanche. L’heure grave de la dis­tri­bu­tion des prix est ar­ri­vée, mo­ment so­len­nel parce que, au tra­vers de leurs en­fants, cer­taines fa­milles se­ront va­lo­ri­sées aux yeux du vil­lage. M. De­lage avance sur le de­vant de la scène, les pal­ma­rès à la main. – D’abord, com­mence-t-il, je vais ap­pe­ler les élèves qui ont su­bi avec suc­cès les épreuves du cer­ti­fi­cat d’études pri­maires. Ils font hon­neur à notre vil­lage et je les fé­li­cite tous pour leur bon tra­vail. Ils vont dé­sor­mais en­trer dans la vie ac­tive, cer­tains en ap­pren­tis­sage, d’autres pour tra­vailler dans la ferme fa­mi­liale. Je sou­haite que les va­leurs mo­rales que l’école leur a in­cul­quées consti­tuent pour eux des repères qui leur per­met­tront de construire une vie d’homme hon­nête et de ci­toyen res­pec­tueux des… – Y cause ben ! dit un vieux en se pen­chant sur sa gauche. – For­cé­ment, ré­pond son voi­sin, c’est un maître d’école. – Dans l’ordre de clas­se­ment des re­çus au cer­ti­fi­cat, pour­suit M. De­lage, j’ap­pelle tout d’abord Claude Che­va­lier qui s’est clas­sé troi­sième du can­ton. Ap­plau­dis­se­ments nour­ris. Le ga­min se lève et monte le pe­tit es­ca­lier de l’es­trade, mais beau­coup de gens se re­tournent pour re­gar­der les pa­rents Che­va­lier. Pour eux, c’est un mo­ment de gloire. La maî­tresse tend au maire une pile de plu­sieurs gros livres rouges réunis par un ru­ban bleu et un di­plôme roulé. M. Fa­vel­lière se lève, attend que l’en­fant s’im­mo­bi­lise de­vant lui, tout rouge, et, avant de lui re­mettre son prix, dit d’une voix forte pour que tout le monde en­tende bien : – Claude, je te fé­li­cite. Tu as bien tra­vaillé et ce di­plôme ré­com­pense tes ef­forts. Conti­nue. M. De­lage ap­pelle en­suite une grande fille, vé­ri­table pe­tite femme de treize ans, qui s’est clas­sée on­zième. Le prix est moins vo­lu­mi­neux et il est re­mis par un ad­joint au maire in­ca­pable de trou­ver le moindre mot mais qui l’em­brasse. Les noms des autres re­çus suivent et, au fur et à me­sure que leur place dans le clas­se­ment dé­croît, ce sont les conseillers mu­ni­ci­paux, dans l’ordre de leur an­cien­ne­té d’élec­tion, qui re­mettent les prix. Le pauvre Gil­bert est le seul à avoir ra­té le cer­ti­fi­cat. À l’ap­pel de son nom, il monte, la tête basse. – C’est rap­port à la dic­tée, pré­cise son père. Il a fait vingt-deux fautes ! Gil­bert n’a droit qu’à un pe­tit livre, sans ru­ban ni fio­ri­tures. C’est Fer­nand Le­ro­gneux qui lui re­met son prix. Voyant l’air pe­naud du ga­min, il éprouve le be­soin de le conso­ler et lui dit : – Ben, c’est pas grave. Moi non plus j’l’ai pas mon cer­ti­fi­cat et ça m’em­pêche pas d’être conseiller.

(à suivre)

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