Il en a vu de belles « l’en­jo­li­veur ! »

La Montagne (Vichy) - - Le Fait Du Jour - Jean-Paul Gon­deau

De la mul­ti­tude jaune et bleue ap­po­sant ses paumes sur le bou­clier sa­cré s’est éle­vée la prière d’un an­gois­sé : « Que le père, le fils et le troi­sième nous le gardent, c’est tout ce qu’on de­mande ! ».

L’am­biance était au pe­tit bon­heur, le 20 juillet 2010, à mi­di, sur la place de Vertaizon, par une cha­leur de four à pain, alors que les an­ciens joueurs de l’ASM des an­nées six­ties pro­me­naient « l’Ap­pa­ri­tion » par­mi les ha­bi­tants du vil­lage. Nous y étions…

Voeu pieu et crainte pro­phé­tique de la part de ce bi­leux de la Yel­low Ar­my qui a fait pé­ni­tence pen­dant 2.755 jours avant que le « bout de bois », la « planche » ou « l’en­jo­li­veur », comme l’ap­pellent amou­reu­se­ment les joueurs, ne re­vienne dans son ber­ceau arverne.

Car une pre­mière lé­gende sou­tient mor­di­cus que le bou­clier tire son nom de Bren­nos – en la­tin Bren­nus – chef gau­lois an­cêtre de notre Ver­cin­gé­to­rix qui flan­qua la pâ­tée aux Ro­mains en l’an de grâce ­ 390. On im­pu­te­ra pa­reil mythe à un abus de cer­voise…

Une deuxième élu­cu­bra­tion (sans doute ve­nue d’une bu­vette tou­lon­naise) avance même que ce nom de Bren­nus dé­si­gne­rait le bou­clier que notre Ver­cin­gé­to­rix vain­cu a dé­po­sé aux pieds de Cé­sar à la fin de la ba­taille d’Alé­sia. Bref, en­core une his­toire de dé­faite et d’hu­mi­lia­tion ar­ver­no­bou­gnates qui fleure bon la ma­lé­dic­tion gé­né­tique et vous forge pour la pos­té­ri­té un mo­ral de mar­tyr !

En vérité, le tro­phée guerrier a été conçu en 1892 par le pa­ci­fique Pierre de Cou­ber­tin avant d’être ou­vra­gé à fleur de cuivre par le maître gra­veur Charles Bren­nus, par ailleurs pré­sident du Scuf (Spor­ting Club Uni­ver­si­taire de France). No­tons que l’équipe qui en eût la pri­meur en 1892 fut… le Ra­cing Club de France. L’his­toire n’a dé­ci­dé­ment pas beau­coup d’ima­gi­na­tion.

L’ob­jet a beau­coup voya­gé en 125 fi­nales au gré de trente clubs pour faire des haltes pro­ lon­gées au Stade Tou­lou­sain (19 titres) et au Stade Fran­çais (11 titres). Il a sup­por­té le poids des beu­ve­ries et des fo­lies en tout genre dont la ru­meur des ves­tiaires se garde de faire état. Ra­fis­to­lé à la mie de pain

Ré­su­mons : le bou­clier a été noyé dans les pis­cines, cou­lé au fond de la rade de Tou­lon, trans­for­mé en planche de surf, ser­vi de siège à por­teur, à l’imi­ta­tion d’Abra­ra­cour­cix dans As­té­rix, fen­du par les Tou­lou­sains en 1995, ra­fis­to­lé à la mie de pain (!) graf­fi­té, ca­bos­sé, ar­ro­sé de bière, de cham­pagne et autre li­quide.

La ran­çon de tant de chocs et de bles­sures, de tant de sueur et d’hé­mo­glo­bine qu’« on a le droit de lui faire payer », se jus­ti­fie­ra un in­ter­na­tio­nal des an­nées 80 qui avait amo­ché « l’en­jo­li­veur » à coup de tête, le mar­quant tels les stig­mates du Ch­rist. Ce n’était pas Jean­Pierre Rives, ca­pi­taine de Tou­louse et de France, qui a pour­tant bien mé­ri­té de la pa­trie par le sang abon­dam­ment ver­sé.

À force de voir le chef­d’oeuvre mal­me­né, la FFR (Fé­dé­ra­tion fran­çaise de rugby) a été contrainte de lui faire su­bir chaque an­née une chi­rur­gie ré­pa­ra­trice. Heu­reuse fal­si­fi­ca­tion : le Bren­nus qu’ont bran­di Chou­ly et les siens n’est pas ce­lui qu’ont em­bras­sé les Pa­ri­siens l’an­née der­nière. Le monde du rugby tourne fi­na­le­ment rond.

PHOTO PIERRE COUBLE

ALLÉGORIE. Le bou­clier sa­cré sur l’épaule, Au­ré­lien Rou­ge­rie gra­vit les marches de la gloire… me­nant à la mai­rie.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.