Jean­Luc Ho dans le ventre de l’orgue

Un orgue de pure tra­di­tion al­le­mande au coeur de la France… C’est le tré­sor de Pon­tau­mur (Puy­de­Dôme) et le coeur du fes­ti­val Bach en Com­brailles qui se tien­dra du 7 au 12 août, avec Jean­Luc Ho, ar­tiste as­so­cié.

La Montagne (Vichy) - - Magdimanche - Pierre-Oli­vier Feb­vret

Com­ment pré­tendre à rendre hom­mage au gé­nie et à l’oeuvre de Bach, sans pou­voir of­frir son im­mense ré­per­toire de mu­sique d’orgue ? Le fes­ti­val Bach en Com­brailles a com­blé la la­cune. Son suc­cès im­mé­diat, dès 1998, et la pas­sion ont per­mis la concré­ti­sa­tion d’une idée en­core plus an­cienne : construire un orgue à tuyaux dans l’église de Pon­tau­mur… Après divers pro­jets d’orgues ba­roques de type al­le­mand, l’idée s’est fo­ca­li­sée sur une res­ti­tu­tion de l’orgue d’Arns­tadt (Thu­ringe), pre­mier ins­tru­ment dont Bach fut nom­mé ti­tu­laire, en 1703, à l’âge de 18 ans.

Un choix qui est de­ve­nu une évi­dence… Les pre­mières es­quisses mon­trant que les di­men­sions de cet orgue étaient par­fai­te­ment adap­tées au vo­lume de l’église de Pon­tau­mur, tant dans son as­pect architectural que so­nore.

Le fac­teur Fran­çois Del­hu­meau a ob­te­nu le mar­ché en sep­tembre 2002. L’orgue a été ache­vé en fé­vrier 2004 et inau­gu­ré par un ré­ci­tal de Ma­rieC­laire Al­lain et de Gott­fried Prel­ler, ti­tu­laire de l’orgue d’Arns­tadt. Tous les or­ga­nistes pas­sés de­puis de­vant ses cla­viers ont pu peindre la mu­sique

avec les mêmes cou­leurs que le jeune Bach !

Par­mi eux, Jean­Luc Ho, jeune, grande et belle per­son­na­li­té dans le monde de l’orgue et des cla­viers en gé­né­ral. Il est ar­tiste as­so­cié au fes­ti­val Bach en Com­brailles pour la pé­riode 2017­2019 – une jour­née lui se­ra of­ferte lors de la pro­chaine édi­tion, du 7 au 12 août.

Le pre­mier acte de sa ré­si­dence, en avril der­nier, lui a per­mis de tra­vailler en pro­fon­deur l’oeuvre de Georg Böhm (1661­1733), elle même très étu­diée par le jeune Bach. L’oc­ca­sion aus­si de voir ce que cet « ins­tru­ment or­chestre » a vrai­ment dans le ventre. ■ Que se passe-t-il quand vous dé­cou­vrez un orgue ? Tous les orgues ont leur propre per­son­na­li­té, leur

his­toire. On sait que ça peut chan­ger du tout au tout : les mêmes touches que vous jouez, ici ou là ne font pas la même mu­sique. Vous vous re­trou­vez à les re­com­po­ser, à les re­gis­trer de ma­nière com­plè­te­ment dif­fé­rente. Nous sommes des mu­si­ciens sans ins­tru­ment per­son­nel, mais au mo­ment où on le joue, chaque orgue doit de­ve­nir le nôtre. On doit le pos­sé­der en­tiè­re­ment, le com­prendre, le faire son­ner au mieux et le mettre en va­leur sur­tout s’il est mé­diocre. Si­non on se fait fa­ci­le­ment écra­ser par cet orgue qui dé­passe lar­ge­ment sa fonc­tion d’ins­tru­ment de mu­sique : c’est un mo­nu­ment, c’est quelque chose qui peut être là de­puis plu­sieurs siècles. Oui, sou­vent l’ins­

tru­ment est bien plus fort que le mu­si­cien. ■ Son his­toire est aus­si im­por­tante… Oui, il faut en avoir la pleine conscience. Un orgue dans une ville ou un vil­lage, c’est un point de re­père pour tout le monde. C’est le tré­sor qui dé­passe les consi­dé­ra­tions re­li­gieuses. Pen­dant les guerres ou à la Ré­vo­lu­tion, les gens fai­saient le né­ces­saire pour que les orgues ne soient pas cou­lés pour faire des bou­lets de ca­non. Il y a sou­vent une très belle aven­ture hu­maine dans la fa­bri­ca­tion d’un orgue. Ce n’est pas comme un piano qu’on peut ache­ter comme une voi­ture. ■ Com­bien de temps faut-il pour maî­tri­ser « le mo­nu­ment » ? Le mé­tier fait qu’en dix mi­nutes, on ar­ri­ ve dé­jà à quelque­chose de cor­rect… Et c’est sou­vent la règle. On joue dans des lieux de culte et qui se vi­sitent éga­le­ment par des tou­ristes : les plages de ré­pé­ti­tion sont sou­vent mor­ce­lées. Lors de ma pre­mière ses­sion de tra­vail à Pon­tau­mur, j’ai joué une di­zaine d’heures pen­dant quatre jours… C’est tout sim­ple­ment ex­cep­tion­nel. On n’est plus dans le montage express d’un concert. C’est plus que pré­cieux. ■ Ré­sul­tat ? La grande par­ti­cu­la­ri­té de ce­lui de Pon­tau­mur, ce qui est même ex­tra­or­di­naire, c’est que c’est un orgue de tra­di­tion ger­ma­nique, une re­cons­ti­tu­tion sans au­cun com­pro­mis. Tous les or­ga­nistes en France sont pas­sés par des orgues fran­çais avec ses cou­leurs et ses re­gistres fran­çais sur les­quels sont ajou­tés quelques jeux qui per­mettent d’abor­der la mu­sique al­le­mande. Il faut al­ler en Al­le­magne ou à Pon­tau­mur pour trou­ver les cou­leurs que Bach avaient sous les doigts. C’est re­trou­ver un équi­libre très dif­fé­rent : on peut tout mé­lan­ger sur cet ins­tru­ment, il n’y a pas de re­cettes toutes faites pour fa­bri­quer le son. Ce sont des pos­si­bi­li­tés ex­pres­sives nou­velles. Ça de­mande pour nous, mu­si­ciens fran­çais, une adap­ta­tion, être plus à l’écoute de l’ins­tru­ment et ça aide vrai­ment à mieux com­prendre la mu­sique en gé­né­ral et celle de Bach en par­ti­cu­lier. On va beau­coup plus loin dans la com­pré­hen­sion, dans le sens pro­fond de la mu­sique ; et je pense qu’ain­si, on ap­porte plus de plai­sir à ceux qui écoutent. ■

OR­GA­NISTE. Jean-Luc Ho se pro­duit à tra­vers l’Eu­rope en concert à l’orgue mais éga­le­ment au cla­ve­cin, au cla­vi­corde et en en­semble. Pour lui, l’orgue de Pon­tau­mur per­met d’al­ler « beau­coup plus loin dans la com­pré­hen­sion, dans le sens pro­fond de la mu­sique ».

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