Ma­cron, la Ve et ses « bi­zar­re­ries »

ANA­LYSE ■ Le po­li­to­logue Roland Cay­rol es­time que le ré­gime ac­tuel fait la dé­mons­tra­tion de ses dé­fauts

La Montagne (Vichy) - - Franéclec & Tiomnos - Florence Ché­do­tal florence.che­do­tal@cen­tre­france.com

La co­lère des Fran­çais, l’abs­ten­tion, la pro­por­tion­nelle, les pleins pou­voirs… Le po­li­to­logue Roland Cay­rol prend du re­cul par rap­port aux lé­gis­la­tives. Quelque part, on a la Ve Ré­pu­blique qu’on mé­rite !

Alors que les es­prits s’échauffent au­tour de la dé­pouille du monde an­cien, le po­li­to­logue Roland Cay­rol, au­teur des Raisons de la co­lère (Gras­set), reste tem­pé­ré, ob­ser­vant les nou­velles en­vies des ci­toyens tout comme cette Ve Ré­pu­blique dans toute la splen­deur de ses « in­jus­tices ». ■ Vous qui avez son­dé la co­lère des Fran­çais, est-ce son mode d’ex­pres­sion lorsqu’elle passe à la trappe vieux par­tis et per­son­na­li­tés po­li­tiques ? C’est exactement ça. L’un des su­jets po­li­tiques, très per­cep­tible, de la co­lère des Fran­çais por­tait sur notre sys­tème gauche­droite où, une fois les élec­tions pas­sées, n’exis­tait plus au­cune pas­se­relle, au­cune pos­si­bi­li­té de dia­logue. Tous les pou­voirs al­laient à l’un des camps. Les Fran­çais se di­saient pour­tant “on a tout ten­té, co­ha­bi­ta­tion, al­ter­nance… mais ce n’est pas

pos­sible que ces gens ne par­viennent pas à se mettre d’ac­cord, comme ce­la se fait au ni­veau lo­cal !”. Il exis­tait une forte cri­tique de ce mode de fonc­tion­ne­ment. Ma­cron a su cap­ter ce dé­sir que les gens de bonne vo­lon­té tra­vaillent en­semble, avec son « et droite et gauche », et pas « ni droite ni gauche », plus cen­tral que cen­triste, même si c’est sub­til. ■ Com­ment in­ter­pré­ter la forte abs­ten­tion dans ce contexte ? Il y a deux as­pects dans cette abs­ten­tion aux lé­gis­la­tives. Elle est d’abord struc­tu­relle. Les gens les moins bien in­té­grés peuvent ne pas se sen­tir concer­nés. C’est le cas des jeunes, des classes po­pu­laires… C’est en­core le cas des femmes confron­tées au mo­dèle mas­cu­lin do­mi­nant et qui votent moins. En­suite, cette abs­ten­tion aux lé­gis­la­tives prend ra­cine dès 2002 avec l’in­ver­sion du ca­len­drier élec­to­ral. La preuve est faite par les chiffres. De­puis, on a vu mon­ter

tran­quille­ment l’abs­ten­tion. De 30 %, on est pas­sé à 40 % en 2007, 45 % en 2012 pour dé­pas­ser les 50 % au­jourd’hui. Les Fran­çais ont le sen­ti­ment que la mère des élec­tions, c’est la pré­si­den­tielle, et consi­dèrent les lé­gis­la­tives comme une élec­tion de ra­ti­fi­ca­tion, donc de moindre intérêt. ■ Il ne se­rait pas plus juste d’in­tro­duire une dose de pro­por­tion­nelle ? Ce qui se­rait juste, ce se­rait d’in­tro­duire LA pro­por­tion­nelle. Le sys­tème ma­jo­ri­taire force la ma­jo­ri­té. C’est in­juste, a­t­on toujours pen­ sé, mais c’est un gage de stabilité, ajou­tait­on. Un ar­gu­ment dif­fi­cile à en­tendre de­puis 2012 où les fron­deurs ont prou­vé qu’une ma­jo­ri­té n’était pas toujours stable. Et puis, nos voi­sins eu­ro­péens qui ont in­tro­duit la pro­por­tion­nelle ne sont pas pour au­tant in­stables. Aus­si, les in­con­vé­nients de cette in­jus­tice peuvent pa­raître plus forts que les avan­tages aux yeux des Fran­çais. On est ar­ri­vé au bout de la Ve Ré­pu­blique, même si ce n’est pas la Cons­ti­tu­tion mais la loi qui in­tro­duit le mode de scru­tin. Il fau­drait une Ve bis avec une re­pré­sen­ta­tion juste. ■ Raz-de-ma­rée, dé­fer­lante… Il est si fort que ça, Ma­cron ? Il est aus­si fort que la gauche et la droite qui ont pu ob­te­nir aus­si de fortes ma­jo­ri­tés : 32 %, 35 %, 38 %… Mais c’était des par­tis consti­tués. Là, c’est un par­ti nou­veau. Pour­tant, ce sont les mêmes mé­ca­nismes à l’oeuvre, la même loi, les mêmes in­jus­tices. ■ Une ma­jo­ri­té plé­tho­rique, c’est un danger ? C’est un problème de po­li­tique. Sous De Gaulle, Pom­pi­dou, Mit­ter­rand, Hol­lande…, c’était pa­reil. On par­lait dé­jà de pleins pou­voirs. Avec Ma­cron, il n’y a pas plus de risques… sur le pa­pier en tout cas. Ce­la ac­cuse sur­tout le problème de la Ve Ré­pu­blique. Alors que les Fran­çais ré­ clament plus de dé­mo­cra­tie, on est dans de l’hy­per­pré­si­den­tia­li­sa­tion avec des par­le­men­taires­go­dillots. Il y a là une bi­zar­re­rie. ■ On peut craindre qu’il n’y ait pas d’opposition ? Il y en au­ra avec LR, même di­vi­sé en deux camps, le PS, la France in­sou­mise, le FN… Mais s’op­po­ser, ce n’est pas ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment. Je rap­pelle qu’il n’y a ja­mais eu de mo­tion de cen­sure adop­tée de­puis 1962. Après, on ne sait pas ce que don­ne­ra ce grand groupe ma­jo­ri­taire car nous ne connais­sons pas en­core les in­di­vi­dus di­vers qui le com­posent. Mais ils donnent le sen­ti­ment d’être ex­trê­me­ment ad­mi­ra­tifs du chef. Ain­si, Ma­cron de­vrait pou­voir s’en­dor­mir l’es­prit tran­quille le soir en pen­sant à l’As­sem­blée, pen­dant au moins deux ou trois ans. ■

« Ma­cron de­vrait pou­voir s’en­dor­mir l’es­prit tran­quille le soir en pen­sant à l’As­sem­blée pen­dant au moins deux ou trois ans » ROLAND CAY­ROL. Po­li­to­logue

AFP

MA­CRON. Pas le pre­mier à re­ce­voir les pleins pou­voirs.

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