Se­cret

La Montagne (Vichy) - - France & Monde - Pro­pos recueillis par Sa­muel Ri­bot (ALP)

Les agents in­fil­trés ali­mentent les fan­tasmes, la lit­té­ra­ture, le ci­né­ma, les do­cu­men­taires et les sé­ries TV. Jean-Chris­tophe No­tin nous fait pé­né­trer dans cet uni­vers très se­cret.

Spé­cia­liste des services de ren­sei­gne­ment, l’écri­vain Jean­Chris­tophe No­tin s’est pen­ché pour son nou­veau livre sur les clan­des­tins, ces agents in­fil­trés dans des pays étran­gers pour y re­cueillir du ren­sei­gne­ment « pur ». ■ Qu’est-ce qu’un clan­des­tin ? C’est quel­qu’un qui agit dans le se­cret le plus to­tal. À la DGSE (Di­rec­tion gé­né­rale de la sé­cu­ri­té ex­té­rieure), il y en a plein, mais ceux dont je parle sont vrai­ment très spé­ci­fiques, avec des pro­fils très par­ti­cu­liers. Il s’agit d’hommes ou de femmes qui partent à l’étran­ger en ne di­vul­guant ja­mais le fait qu’ils ap­par­tiennent à la DGSE. ■ Un agent clan­des­tin doit avoir une légende et une cou­ver­ture ? La légende, c’est la vie in­ven­tée pour le clan­des­tin : nom, fa­mille, amis, hob­bys, lieu de nais­sance, études, etc. Ce qu’on va ser­vir aux gens lorsqu’ils po­se­ront des ques­tions. La cou­ver­ture, c’est le mé­tier pra­ti­qué. L’une ne peut fonc­tion­ner sans l’autre. ■ Qui sont-ils ? Ce sont des gens triés sur le vo­let, for­més de ma­nière très poin­tue phy­si­que­ment et men­ta­le­ment, car ce qu’ils font est ex­trê­me­ment dur à gé­rer. Vous ima­gi­nez bien qu’il ne s’agit pas d’al­ler dans des pays très ac­cueillants. Ce sont des en­droits très dan­ge­reux, où, de toute fa­çon, lorsque vous dé­bar­quez en tant que Fran­çais vous êtes sur­veillés. Et eux doivent en plus as­su­mer une fausse iden­ti­té… Ce qui les aide énor­mé­ment, c’est leur hu­mi­li­té, leur calme. Ce ne sont ni des exal­tés ni des va­t­en­guerre. Ils n‘ont pas d’arme, et ne doivent sur­tout pas montrer qu’ils maî­trisent une quel­conque tech­nique de com­bat. Si­non la cou­ver­ture s’ef­fondre. Vous ima­gi­nez un ex­pert­comp­table qui met trois hommes au ta­pis ? ■ Di­riez-vous que ces agents sont à la fois clan­des­tins lors de leur mis­sion, au sein de Ecri­vain, spé­cia­liste des services de

la DGSE voire de leur fa­mille ? Oui, ils sont clan­des­tins « H 24 ». Ces hommes et ces femmes évo­luent dans le coeur du coeur de la DGSE. C’est donc une ac­ti­vi­té ul­tra­cloi­son­née, avec des gens qui ne se rendent qua­si­ment ja­mais au siège de la DGSE, qui ne se connais­ sent même pas entre eux. Un clan­des­tin m’a même ra­con­té qu’un res­pon­sable des services fran­çais avait es­sayé de le re­cru­ter alors qu’il était en mis­sion au fin fond d’un pays étran­ger ! Quant à la mai­son, c’est tout bon­ne­ment la source ma­jeure de risque de fuite. Vous pou­vez dire à vos proches que vous tra­vaillez à la DGSE et qu’on vous en­voie en mis­sion. C’est tout. Et c’est dé­jà beau­coup. ■ Vous dites que ces agents s’en­gagent dans des mis­sions « de très longue du­rée. » Combien de temps durent-elles ? Pas des an­nées comme on peut le voir dans la série Le Bu­reau des Lé­gendes, parce que ce se­rait in­hu­main. Mais ça peut al­ler jus­qu’à plu­sieurs mois, avec la pos­si­bi­li­té de re­tour­ner ré­gu­liè­re­ment dans ces pays. Pour ce­la, on peut al­ler jus­qu’à créer des so­cié­tés de A à Z, avec des sa­la­riés, une ac­ti­vi­té iden­ti­fiée, un chiffre d’af­faires, des clients, un nu­mé­ro de Si­ret, etc. Ce type de cou­ver­ture de­mande des an­nées de pré­pa­ra­tion et ne peut pas être mis en place pour des crises ponc­tuelles. C’est pour ce­la que le ser­vice tra­vaille sur de la pros­pec­tive, à par­tir de don­nées géo­po­li­tiques qui peuvent per­mettre d’an­ti­ci­per les fu­turs « points chauds » et de tra­vailler à y im­plan­ter un agent. ■ À l’heure de la NSA et du Big Data, l’homme au­rait donc en­core toute sa place dans un dis­po­si­tif de ren­sei­gne­ment ? Les gens « d’en face » savent qu’ils sont écou­tés, sur­veillés, scru­tés. Ils font très at­ten­tion. La seule ma­nière d’ob­te­nir du ren­sei­gne­ment un peu plus fin, c’est d’al­ler sur le ter­rain. Et c’est d’ailleurs un peu la patte fran­çaise. ■ Vos in­ter­lo­cu­teurs semblent dire qu’il est très dé­li­cat d’in­fil­trer des or­ga­ni­sa­tions comme l’État Islamique. Pour­quoi ? D’abord, l’EI a pris comme une traî­née de poudre. Il était donc im­pos­sible d’être im­plan­té à l’avance sur sa zone. En­suite, les « com­bat­tants » fran­çais sont to­ta­le­ment mé­pri­sés par les gens de l’EI, qui les consi­dèrent comme de la chair à ca­non. Il au­rait donc été très dif­fi­cile d’in­fil­trer un clan­des­tin et de s’as­su­rer qu’il au­rait pu mon­ter au sein de l’or­ga­ni­sa­tion. Dans ces cas­là, il vaut mieux tra­vailler avec des services al­liés, nord­afri­cains par exemple, qui ont plus de fa­ci­li­té à mon­ter une opération. ■

À lire. Les Guer­riers de l’Ombre, Jean­Chris­tophe No­tin, édi­tions Tal­lan­dier, 268 pages, 18,90 €.

À voir. Sur My­Ca­nal, Les Guer­riers de l’Ombre, do­cu­men­taire de Fré­dé­ric Schoen­doerf­fer et JeanCh­ris­tophe No­tin et Le Bu­reau des Lé­gendes, série d’Eric Ro­chant (sai­son 1 et 2 jus­qu’au 21 juin, sai­son 3 en cours sur Ca­nal +).

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