LE FEUILLE­TON

La Montagne (Vichy) - - Annonces Classées -

Pierre Ar­mand fit signe au ser­veur pour com­man­der l’apé­ri­tif.

« J’ai ap­pris par ha­sard le dé­cès de ton père, il y a en­vi­ron un an, un an et de­mi. Par­donne mon in­dis­cré­tion, mais vous étiez ré­con­ci­liés ou pas ?

– Non, mon­sieur Ar­mand, non. Nous n’étions dé­jà pas en très bons termes de­puis le dé­but de mon ado­les­cence, mais quand, après mon bac, j’ai re­fu­sé d’en­trer à la fa­cul­té de phar­ma­cie, mon père m’a mis à la porte et cou­pé les vivres. Après, je ne l’ai ja­mais re­vu. C’est son no­taire, en jan­vier de l’an­née der­nière, qui m’a ap­pris sa mort et com­mu­ni­qué le conte­nu de son tes­ta­ment. Oh, il ne m’avait pas déshé­ri­té, on n’a plus le droit de jouer ce mau­vais tour à ses en­fants, Dieu mer­ci. Mais il a don­né le maxi­mum à un loin­tain cou­sin que je ne connais même pas. Il avait ma­ni­fes­té le dé­sir d’être in­hu­mé avec ses pa­rents dans sa ville na­tale, en Ar­dèche. J’avoue que je n’ai ja­mais éprou­vé le be­soin de me rendre sur sa tombe ; pour moi, dès ma pe­tite en­fance, il a tou­jours été un étran­ger… En­fin, j’ai hé­ri­té de son of­fi­cine à Cler­mont-Fer­rand et de la mai­son qu’il avait fait bâ­tir dans la proche ban­lieue, près de Cey­rat. – Et l’avoir de ta mère, ici ? – Mes pa­rents étaient sé­pa­rés de biens et tout me re­vient, bien sûr, puisque je suis fils unique. Je suis aus­si l’hé­ri­tier de ma tante Pau­line, sa mai­son là, juste à cô­té de chez vous, est à moi main­te­nant.

– Je me dou­tais bien que la pauvre femme, veuve et sans en­fant, t’avait tout lais­sé. On peut dire qu’elle t’a éle­vé, n’est-ce pas ? Tu étais le fils de sa soeur et, celle-ci dis­pa­rue beau­coup trop tôt, hé­las ! un peu le sien aus­si. Je te re­vois, tout pe­tiot, trois ans à peine, quand ton père t’a ame­né chez elle. Ah, elle t’ai­mait, on peut le dire ! Quand elle re­ce­vait une de tes lettres, elle ju­bi­lait et tout le quar­tier était au cou­rant. Mais, at­ten­tion, elle res­tait dis­crète. À ceux, celles sur­tout qui vou­laient sa­voir ton mé­tier, ton lieu de vie, tout ça, elle don­nait de vagues ré­ponses qui ne vou­laient rien dire : “Ma­thias est dans les af­faires, il vit loin, il est très pris par son tra­vail, il ne trouve pas le temps de ve­nir me voir, mais je lui par­donne. C’est un bon pe­tit, il fait comme il peut, il n’a ja­mais eu la vie fa­cile”, etc. »

Très ému, pour la énième fois Ma­thias se fai­sait des re­proches. Comme il s’était mon­tré in­grat en­vers Pau­line qui lui avait don­né tel­le­ment de ten­dresse… Grâce à elle, à elle seule, il avait eu une en­fance heu­reuse. Il n’osa pas avouer à Pierre Ar­mand qu’elle lui en­voyait de l’ar­gent, de temps à autre, sa­chant fort bien que le père du gar­çon avait un coeur plus dur que la lave des mon­tagnes d’Au­vergne. Ma­thias se don­nait tou­jours de bonnes ex­cuses pour ne pas lui rendre vi­site. À l’époque, il était loin, crai­gnait de perdre un tra­vail pré­caire ; chaque soir ou presque, il se di­sait : « J’irai voir tante Pau­line au prin­temps », puis à l’au­tomne, puis l’an­née pro­chaine… En­fin, Pau­line était morte, seule dans sa pe­tite mai­son.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.