RE­PÈRES

La Montagne (Vichy) - - Magdimanche -

■ Qui pour­rait pen­ser que le des­sin ani­mé est né en France à la fin du XIXe siècle ? C’est fas­ci­nant : le pre­mier des­sin ani­mé, en 1892, est en cou­leur, créé trois ans avant le ci­né­ma de Lu­mière, par un gé­nial pion­nier, Émile Rey­naud. Ce fils d’hor­lo­ger a in­ven­té la pel­li­cule : un ru­ban qui dé­file, ac­tion­né par une roue de bi­cy­clette, sur le­quel il ap­pose des pe­tites plaques des­si­nées à la main. Il peut ain­si ra­con­ter des his­toires ani­mées en les pro­je­tant sur un grand écran par un mé­ca­nisme de lampe ma­gique. ■ Il y a un deuxième Émile, Cohl, Fran­çais aus­si : quelle est sa contri­bu­tion ? Ce ca­ri­ca­tu­riste, ac­teur et fan­tai­siste va dé­ve­lop­per l’art du des­sin ani­mé. Nous sommes en 1907 et il va tes­ter tous les ter­ri­toires du ci­né­ma d’ani­ma­tion : des ma­rion­nettes, un des­sin ani­mé à la craie, des chaus­sures fil­mées image par image, des ba­garres car­toon… Il crée Fan­toche, le pre­mier hé­ros de des­sin ani­mé. Walt Dis­ney l’es­ti­mait beau­coup. ■ Comme sou­vent, la France in­vente et laisse aux autres l’ex­ploi­ta­tion de l’idée ? Nous sommes res­tés très long­temps dans l’ar­ti­sa­nat, ce qui est ty­pique de l’ani­ma­tion en France. En 1916, quand Émile Cohl crée ses films d’ani­ma­tion, de l’autre cô­té de l’At­lan­tique, vous avez les frères Flei­scher, qui consi­dèrent cette tech­nique comme une in­dus­trie en de­ve­nir et créent des stu­dios pour fa­bri­quer du di­ver­tis­se­ment. En Eu­rope, on consi­dé­rait que le ci­né­ma d’ani­ma­tion était une nou­velle forme d’art : une sculp­ture, une pein­ture en mou­ve­ment. En France, il faut at­tendre 1939 pour voir Paul Gri­mault fon­der le stu­dio des Gé­meaux, deux ans après Blan­cheNeige de Dis­ney. Le Roi et l’Oi­seau, son film écrit avec Jacques Pré­vert, met­tra trente ans à sor­tir dans la ver­sion vou­lue par son réa­li­sa­teur.

■ Quel dé­clic est à l’ori­gine de la French Touch, qui sé­duit au­jourd’hui jus­qu’aux stu­dios amé­ri­cains ? C’est Ki­ri­kou. En 1998, un pro­duc­teur de gé­nie, Di­dier Brun­ner, pro­pose à Mi­chel Oce­lot, un vé­té­ran de l’ani­ma­tion, d’échap­per aux contin­gences de la té­lé et d’écrire un film. Il boucle le scé­na­rio en quinze jours et, sans bande­an­nonce, ce pe­tit per­son­nage que Mi­chel Oce­ lot a te­nu à bout de bras sé­duit un mil­lion de spec­ta­teurs. Le ci­né­ma d’ani­ma­tion fran­çais prouve à ce mo­ment­là qu’au­de­là de sa qua­li­té ar­tis­tique, de son pou­voir de nar­ra­tion, il peut être ren­table. ■ Le vi­vier de la BD et de l’il­lus­tra­tion fait-il la sin­gu­la­ri­té fran­co­phone ? Sans par­ler de Tin­tin ou As­té­rix, les adap­ta­tions à l’écran de bandes des­si­nées mon­ trent l’éten­due de la pa­lette gra­phique entre Per­se­po­lis, de Mar­jane Sa­tra­pi, Avril et le monde tru­qué, d’après Tar­di, Le Chat du rab­bin, de Joan Sfar… Même Syl­vain Cho­met (Les Tri­plettes de Bel­le­ville) se rê­vait au­teur de BD. On pense aus­si à Ben­ja­min Ren­ner que Di­dier Brun­ner, tou­jours lui, a convain­cu d’adap­ter la sé­rie de livres pour en­fants Er­nest et Cé­les­tine. ■ Com­ment la France s’es­telle re­trou­vée à la pointe des films en images de syn­thèse ? Ça me rap­pelle l’his­toire de NRJ et JeanPaul Beau­de­croux qui fai­sait de la ra­dio dans sa salle de bains. On est en 1986. Il y a des geeks comme Jacques Bled, comme Pierre Buf­fin qui mise sur la 3D dans son quo­ti­dien d’ar­chi­tecte. On est très loin d’ima­gi­ner alors la ré­vo­lu­tion Toy Sto­ry dix ans Éco­no­mie. Plus d’une cen­taine de longs mé­trages d’ani­ma­tion ont été pro­duits en France de­puis l’an 2000 contre tren­te­huit entre 1930 et 1995. Le sec­teur com­prend une cen­taine d’en­tre­prises qui em­ploient 5.300 sa­la­riés (2014). Box-of­fice. Les des­sins ani­més en images de syn­thèse sont les plus po­pu­laires : Arthur et les Mi­ni­moys (6,3 mil­lions d’en­trées en France), As­té­rix et le do­maine des dieux (3 mil­lions), Pour­quoi j’ai man­gé mon père (2,4 mil­lions). Sans images de syn­thèse, Ki­ri­kou et les bêtes sau­vages a réuni 2 mil­lions de spec­ta­teurs. For­ma­tion. Un ré­seau des écoles fran­çaises de ci­né­ma d’ani­ma­tion, le RECA, re­groupe vingt-cinq écoles re­con­nues en France et à l’étran­ger (www.re­caa­ni­ma­tion.com). Té­lé. L’ani­ma­tion est le pre­mier genre audiovisuel ex­por­té de­vant les do­cu­men­taires et les fic­tions. Les sé­ries d’ani­ma­tion re­pré­sentent un tiers du chiffre d’af­faires à l’étran­ger des pro­grammes té­lé.

plus tard. Ces gens­là, dans l’in­ter­valle, sont de­ve­nus des géants : le stu­dio de Pierre Buf­fin, outre des ef­fets spé­ciaux pour Ma­trix, Ava­tar, Har­ry Pot­ter ou Bat­man, a réa­li­sé les images d’Arthur et les Mi­ni­moys et d’Adèle Blanc­Sec pour Luc Bes­son. Je suis ad­mi­ra­tif aus­si du tra­vail de Pierre Cof­fin avec Les Mi­nions, com­ment il rend si hu­mains ces pe­tits per­son­nages en images de syn­thèse. ■ Quels sont les cinq films fran­co­phones de ces dix der­nières an­nées que vous conseille­rez ? As­té­rix et le do­maine des dieux , de Alexandre As­tier et Louis Cli­chy (2014), Ma vie de cour­gette, de Claude Bar­ras (2016), Per­se­po­lis ,de Mar­jane Sa­tra­pi (2007), Une vie de chat, d’Alain Ga­gnol et Jean­Loup Fe­li­cio­li (2010), Mu­ta­fu­kaz ,de Shou­ji­rou Ni­shi­mi et Guillaume Renard (sor­tie pro­chaine). ■

➔ « Ci­né­ma d’ani­ma­tionLa French touch ». Par Laurent Va­lière (pré­faces : Sé­bas­tien Lau­den­bach, Mi­chel Oce­lot). Édi­tions de La Mar­ti­nière (255 pages, 39,90 €).

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