LE FEUILLETON

La Montagne (Vichy) - - Annonces Classées -

**

* Joël Bon­net, le plus âgé des gar­çons d’écu­rie, était lui aus­si ori­gi­naire de la val­lée. Il avait un peu connu Ma­thias en­fant lorsque ce­lui-ci vi­vait chez sa tante Pau­line. À l’époque, Joël était em­ployé de ferme. L’été du­rant, ac­com­pa­gné de deux autres do­mes­tiques, il s’oc­cu­pait du trou­peau de bo­vins de son pa­tron à l’es­tive, sur l’autre ver­sant de la mon­tagne.

Une fois par se­maine en­vi­ron, il se char­geait de venir au ra­vi­taille­ment dans le bourg ; à cette oc­ca­sion, il n’au­rait ja­mais man­qué de faire halte au bar de l’Hô­tel du San­cy, « his­toire, af­fir­mait-il en sou­riant, de ne pas trop se cou­per de la ci­vi­li­sa­tion ». Dans le bu­ron d’es­tive, à 1 320 mètres d’al­ti­tude, seuls ses deux col­lègues, beau­coup trop ta­ci­turnes à son goût, lui te­naient com­pa­gnie cinq mois du­rant. Lors de ces haltes heb­do­ma­daires, le va­cher ba­var­dait donc vo­lon­tiers avec l’un ou avec l’autre. Quelques ga­mins, dont Ma­thias, jouaient sou­vent au pied de la ter­rasse. Joël lui de­man­dait des nou­velles de Pau­line qu’il avait bien connue dans sa jeu­nesse. En­suite, che­mi­nant à tra­vers la mon­tagne avec deux gros sacs sur le dos, il re­ga­gnait les vastes pa­cages où s’égaillait le trou­peau.

Lors de l’ou­ver­ture des écu­ries des Bruyères, Joël se trou­vait sans em­ploi. Son pa­tron dé­cé­dé, le chep­tel avait été ven­du ; la fer­mière, dé­jà âgée, était alors par­tie vivre chez sa fille aî­née, à Le­zoux, non loin de Cler­mont-Fer­rand. Cé­li­ba­taire, l’an­cien va­cher ne pou­vait sub­sis­ter de l’air du temps dans sa pe­tite mai­son à l’écart du bourg. Il avait fi­ni par se faire em­bau­cher dans une scie­rie ; à qua­rante-sept ans, il avait ac­cep­té par né­ces­si­té bien plus que par motivation. De­puis sa pe­tite en­fance, sa pré­fé­rence al­lait de loin vers le bé­tail. Il re­fu­sait pour­tant de quit­ter sa ré­gion na­tale où les em­plois de va­let de ferme étaient de plus en plus rares.

Joël s’était pré­sen­té pour sol­li­ci­ter un em­ploi dès qu’il avait ap­pris l’exis­tence des écu­ries des Bruyères.

« C’est vrai que ma spé­cia­li­té, avait-il dit à Lu­kas, ce sont les vaches. De braves bêtes, en gé­né­ral, mais à mon avis bien moins in­tel­li­gentes que les che­vaux. Jus­qu’en 1950, il n’y a donc pas si long­temps, on gar­dait tou­jours une ju­ment dans chaque ferme de mon­tagne. Oh ! Elle ne ti­rait plus la ca­lèche ni même la car­riole pour al­ler au mar­ché, l’au­to­mo­bile rem­pla­çait tout ce­la de­puis long­temps ; pour­tant, du­rant la guerre, on était bien content de pos­sé­der un che­val, lui n’avait pas be­soin d’es­sence quand il était im­pos­sible d’en trou­ver une seule goutte, même à prix d’or ! Non, on gar­dait che­val ou ju­ment pour ti­rer le traî­neau du­rant l’hi­ver, à présent les voi­tures sont équi­pées pour rou­ler dans la neige et le chasse-neige dé­blaie les routes. Il n’y a guère que trois ou quatre fermes d’al­ti­tude qui conservent le traî­neau et l’ani­mal ca­pable de le trac­ter par tous les temps.

(à suivre)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.