LE FEUILLETON

La Montagne (Vichy) - - Au Quotidien -

De­puis mes douze ans, et j’en ai qua­rante-sept bien son­nés, j’ai pris soin d’un che­val, chez mes pa­rents d’abord, en­suite chez un pa­tron. À ce qu’on m’a dit, vous n’éle­vez pas des che­vaux de course, ça je ne sau­rais pas faire, c’est beau­coup trop dé­li­cat. Vos bêtes sont, pa­raît-il, des­ti­nées à la pro­me­nade, alors je suis fort ca­pable de m’en oc­cu­per, vous pou­vez me faire confiance. J’avoue que le tra­vail à la scie­rie ne me plaît pas du tout. Moi, il me faut du vi­vant, com­pre­nez-vous, mon­sieur Hoff­man ? Le bois ne me parle pas alors que les bêtes le font, à leur ma­nière. Au fait, si ce n’est pas in­dis­cret, votre nom, c’est pas au­ver­gnat ? »

Lu­kas eut un sou­rire qui éclai­ra son vi­sage hâ­lé au doux re­gard gris.

« Non, ce n’est pas au­ver­gnat, c’est al­sa­cien. Mais la fa­mille de mon épouse était ori­gi­naire de Cler­mont-Fer­rand.

– Ah, je me di­sais bien… Mais après tout, il y a du brave monde par­tout, pas vrai, seule la bonne vo­lon­té compte, n’est-ce pas ? Alors, vous m’em­bau­chez, mon­sieur Hoff­man ?

– Fai­sons une pé­riode d’es­sai de trois mois, mais je suis cer­tain que nous al­lons nous en­tendre. Si j’ai bien com­pris, vous ai­mez les bêtes, Joël, et vous pa­rais­sez cou­ra­geux, pour moi c’est l’es­sen­tiel. Pour le tra­vail, vous ap­pren­drez vite, j’en suis sûr. » ** *

Éli­na fit ren­trer les po­neys dans leurs box avant de s’af­fai­rer à ran­ger son ma­té­riel de toi­let­tage dans la sel­le­rie. En­fin elle en­tre­prit de dis­tri­buer le four­rage à ses pen­sion­naires. On leur don­nait de pe­tites quan­ti­tés de nour­ri­ture quatre fois au moins dans la jour­née. Leur ra­tion était cal­cu­lée en fonc­tion du temps pas­sé dans les pâ­tures. L’hi­ver du­rant, ils étaient presque tout le jour confi­nés à l’écu­rie, il leur fal­lait alors une ali­men­ta­tion plus riche pour com­pen­ser le manque d’herbe fraîche dont ils étaient friands. L’es­to­mac d’un équi­dé est pe­tit à pro­por­tion de sa taille ; dans son box, il met long­temps pour man­ger sa ra­tion de foin. Par grand froid, on ajoute cé­réales ou gra­nu­lés, en al­ter­nance, à la nour­ri­ture ha­bi­tuelle des che­vaux ; les re­pas à heure fixe évitent les maux d’es­to­mac et aus­si le stress. Dans les haras, on élève des ani­maux fra­giles, aus­si Lu­kas, sa fille et Ma­thias se mon­traient-ils par­ti­cu­liè­re­ment at­ten­tifs au bien-être de leurs pen­sion­naires, même s’ils étaient beau­coup moins dé­li­cats que ceux de Pom­pa­dour.

Ado­les­cente, Éli­na avait ap­pris de son père toutes ces no­tions in­dis­pen­sables à un éle­veur, pour­tant il lui ar­ri­vait en­core de lui de­man­der conseil, ou alors à Ma­thias. Les che­vaux dits « de pro­me­nade » n’étaient pas, elle le sa­vait, aus­si vul­né­rables que ceux que l’on éle­vait pour en faire des cham­pions, il fal­lait ce­pen­dant être sans cesse vi­gi­lant et at­ten­tif à leur bonne san­té.

Les deux hommes avaient ache­té trois shet­lands, quatre grands po­neys dits « in­diens » et deux fran­çais. (à suivre)

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