« Il ne vou­lait pas sor­tir de la rou­tine »

Trente ans après la dis­par­tion de Jacques An­que­til, Ra­phaël Ge­mi­nia­ni se sou­vient. En 208 pages d’un livre sorti ré­cem­ment, l’ex-ri­val de­ve­nu di­rec­teur spor­tif et men­tor brosse le por­trait d’un cham­pion très hu­main. Avec ses forces et ses failles. Ra­phaë

La Montagne (Vichy) - - SPORT - Ra­phaël Ro­chette ra­phael.ro­chette@cen­tre­france.com

Deux cent huit pages. Une somme de sou­ve­nirs. Au­jourd’hui âgé de 92 ans, Ra­phaël Ge­mi­nia­ni n’a plus la fou­lée alerte, mais sa mé­moire est in­tacte.

Tout est gra­vé, comme dans du marbre. Dans Il était une fois An­que­til, écrit avec la col­la­bo­ra­tion de Jean­Marc Millan­voye, le « Grand Fu­sil » ra­conte ce qu’a été la vie du cham­pion nor­mand, dis­pa­ru il y a 30 ans. Ses ex­ploits. Leur re­la­tion. Des faits d’armes sur la Vuel­ta, le Gi­ro, le Tour de France.

Avec « Gem » à ses cô­tés comme di­rec­teur spor­tif, An­que­til a été le cou­reur do­mi­nant des an­nées 60.

« An­que­til pas­sait pour pré­ten­tieux mais il était ti­mide »

L’Au­ver­gnat dit tout. Sans ta­bou. Évoque les bons cô­tés et les moins bons de ce­lui qui fut « Maître Jacques ». Sans son men­tor, il n’au­rait sans doute pas au­tant mar­qué l’his­toire du cy­clisme. Écou­tons Ge­mi­nia­ni par­ler d’An­que­til, le dé­voi­ler au grand jour.

Comme di­rec­teur spor­tif d’An­que­til, vous avez connu tous les suc­cès…

Je peux dire que c’était un su­per cham­pion. Il avait des qua­li­tés ex­tra­or­di­naires. En contre­la­montre, il était im­bat­table. Il ne vou­lait pas faire les clas­siques. Car il n’était pas sprin­ter. Alors, il di­sait : « Ça ne sert à rien. Je se­rai tou­jours bat­tu ». Tan­dis que dans les courses à étapes, il était le pa­tron. Il a ga­gné cinq Tour, deux Gi­ro, une Vuel­ta, des Pa­ris­Nice, des Dau­phi­né Li­bé­ré… C’était le roi des courses à étapes.

On connaît le cham­pion, moins l’homme, comment était-il ?

Il pas­sait pour pré­ten­tieux alors qu’il était ti­mide. Il s’ha­billait bien, il ai­mait por­ter une cra­vate, alors les gens pre­ naient ça pour de la pré­ten­tion. En fait, il avait peur du pu­blic. Il était aus­si à l’aise, hors course, qu’à une table où il était en­tou­ré de ses équi­piers. Dès qu’il y avait plus d’une di­zaine de per­sonnes, il ne sa­vait plus quoi faire. Il de­ve­nait mal­adroit. Ce sont les jour­na­listes, ceux qui ne l’ai­maient pas, qui ont en­tre­te­nu cette image. Il leur pa­rais­sait hau­tain. Comme il n’avait pas tel­le­ment en­vie de dis­cu­ter, on di­sait qu’il était pré­ten­tieux. Mais ce n’était pas vrai.

Ça a pris du temps pour que le re­gard por­té sur An­que­til change…

Une fois qu’il n’était plus cou­reur, quand il tra­vaillait pour la té­lé­vi­sion, on a com­men­cé à mieux le con­naître. Lui­ même a chan­gé. Il était plus dé­con­trac­té. Il s’est fait des amis. Et à sa dis­pa­ri­tion, tout le monde a pleu­ré.

Un ter­rible désa­veu avant le Tour 62

En 1962, votre re­la­tion n’est pas au beau fixe quand vous de­ve­nez di­rec­teur spor­tif de Saint-Ra­phaël en cours d’an­née.

On a eu du mal à col­la­bo­rer puis­qu’on avait été ad­ver­saires. Et ça ne lui avait pas tel­le­ment plu, car je l’avais son­né dans le Tour 58. Mais une fois qu’on s’est mis d’ac­cord, ce­la a été une col­la­bo­ra­tion for­mi­dable. On a fait un tan­dem ex­cep­tion­nel dans le cy­clisme. On a pas­sé une pé­riode ma­gni­fique et pris un plai­sir énorme.

Pour­tant, il vous a fal­lu être pa­tient avant qu’An­que­til se ré­signe à ce que vous le di­ri­giez, chez SaintRa­phaël.

Il ne me vou­lait pas comme di­rec­teur spor­tif. Il n’avait pas confiance en moi. Il ad­met­tait que je connais­sais mon mé­tier. Mais le fait qu’on a été ri­vaux et que je l’ai do­mi­né, ça lui re­ve­nait tou­jours en tête. En 1958, je l’ai sorti du Tour dans le col de Porte. Ça l’avait mar­qué. Je l’avais bat­tu et ça avait du mal à pas­ser.

Avant le Tour 62, la ten­sion est à son comble entre vous, quand le pa­tron de Saint-Ra­phaël, Max Au­gier, dé­cide d’un vote à bul­le­tin se­cret.

C’était le som­met de notre em­poi­gnade. Il fal­lait en ar­ri­ver là. J’avais fait la sé­lec­tion pour le Tour 62. An­que­til l’ap­prend. L’équipe lui va, mais il vou­lait que ce soit Wié­gant qui la di­rige. Alors, Au­gier, en pé­tard, nous réunit tous. Et il de­mande aux cou­reurs de vo­ter. Il leur dit : « Vou­lez­vous faire le Tour avec An­que­til sans Ge­mi­nia­ni ou avec Ge­mi­nia­ni sans An­que­til ? » Et là huit bul­le­tins Ge­mi­nia­ni ! An­que­til a eu deux voix. La sienne et celle de Le Lan. Il se lève. Fou­droyé. Je re­ver­rai tou­jours son vi­sage.

La vic­toire dans Bor­deauxPa­ris dans la fou­lée de celle du Dau­phi­né 65, le re­cord de l’heure de 1967 : vous sa­viez vous y prendre pour faire réa­li­ser à An­que­til des perfs ex­tra­or­di­naires.

Lui ne vou­lait pas sor­tir de la rou­tine. Ga­gner le Tour de France, oui, mais il n’avait pas la vo­lon­té de faire des trucs ex­cep­tion­nels. Et le dou­blé Dau­phi­né/Bor­deaux­Pa­ris en était un. Fi­na­le­ment, je l’ai convain­cu. Ça m’a pris deux mois. Il m’a dit : « J’ai ré­flé­chi, je veux bien mais à une condi­tion. Si j’échoue, tu dé­clares pu­bli­que­ment que c’est toi qui m’as fait faire l’er­reur ».

An­que­til était aus­si un pro­vo­ca­teur. Exemple : en 1967, il dé­clare dans la presse qu’il se dope !

Fi­na­le­ment, ce­la lui est re­tom­bé des­sus. La fé­dé­ra­tion l’a pri­vé du cham­pion­nat de France et du cham­pion­nat du monde. Il était à l’in­dex. Il n’avait plus de contrat dans les cri­té­riums, alors que c’était ce qui lui rap­por­tait le plus.

RÉ­CIT. « Gem » re­trace la vie d’An­que­til. À 92 ans, sa mé­moire est in­tacte. PHO­TO CA­MILLE MAZOYER

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